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Samedi 9 avril 2017

 

Je me souviens des mots de l’ami danseur: l’attention. Quelque chose comme ça; être attentif aux inflexions intérieures. Vigilant. A l’écoute. J’écris ce matin pour me souvenir de la séance.

Le mouvement juste est venu. Mais il n’est pas venu de moi. Pas exactement. Des indices vers le non-agir. D’une certaine manière, le mouvement n’était que la prolongation de la force de l’autre. Sans opposition donc.
La veille, mon maître m’avait littéralement désarmé en me montrant comment, bien que je pensais être dans un mouvement juste, tout était porté dans la tête. Tête pleine. Tête à ras bord et imagination qui tient les commandes. J’avais pensé m’approcher de quelque chose de juste: tout faux. Une peau reste à faire choir. La distance n’est pas bonne. La distance intérieure.
Ce matin, c’était parti pour être éteint. Le coup de froid attrapé en studio d’enregistrement et le mauvais état global me diminuent. Mais j’y vais. Peu avant la séance, je sens ma partenaire derrière moi. L’une de ces personnes avec qui, souvent ça ne passe pas. Je me souviens de mon maître nous expliquant qu’il allait volontairement pratiquer dans sa jeunesse avec les personnes avec qui cela ne passait pas. Justement. Chercher la difficulté.
Je ne bouge pas de ma place. Si c’est ce qui m’est proposé aujourd’hui, j’acquiesce.
Une troisième personne se joint à nous en début de séance. Le temps de la pratique respiratoire, que l’on fait chacun seul, j’ai décidé de ne pas me raidir. Je sais que cela peut bien se passer si je prends la personne par l’humour.

La séance se déroule pas mal. Mais surtout, quelque chose m’interpelle. Sur un mouvement de saisie de poignet, je ne lève pas le bras, je poursuis le mouvement de l’autre, et la saisie s’éloigne d’elle-même. Elle se transforme. J’oublie presque la partenaire, la saisie, sans pour autant partir dans l’imagination. En écrivant, je réalise que je ne fais que tourner autour de cette sensation.
Un tarissement des mots ces derniers mois amène à moins de précision. Il faudrait écrire un poème pour dire cela. Il faudrait écrire un poème et j’en suis incapable. Pour l’instant.
C’est sans doute l’oubli de soi-même le dénominateur commun, le lien entre ce moment de grâce tout simple, venu éclairer la séance de ce matin, et l’émergence de l’écriture.
Mes deux partenaires ont des âges et des tempéraments radicalement différents. Et moi au milieu. Beauté simple du dojo qui met face à face des gens qui n’ont rien en commun hormis qu’ils creusent dans une direction, chacun  à leur manière, avec leurs limites et leur résilience.
Je peste mille fois, un million de fois sur cet esprit déformé, expulsé du simple, qui est le mien. Mais régulièrement, de courtes éclaircies apparaissent. Alors, il faut les saisir aussitôt, et marier un travail de dépôt régulier et de jaillissement, quand cela est possible. Quand cela advient.
Pour l’instant, je respire un coup sur trois. Mais la continuité du travail au dojo protège encore quelque chose. La sincérité de la pratique, quelle qu’elle soit, est le refuge. Et accueillir ce qui est.
L’écriture, comme l’aïkido, est misogi.

Le soir : trois heures passées sur un trottoir à République, à parler avec une jeune fille foutue dehors par ses parents. Histoire sordide. Acheter à manger, aller voir si une paroisse avoisinante est encore ouverte, sans succès. Appeler le 115. Se tenir à côté d’elle quelques heures, assis sur le trottoir et voir les autres, à hauteur d’homme, marcher téléphone collé à l’oreille, dans des éclats de rire, affairés vers ailleurs, vers quelque part.

La jeune fille de 18 ans est silencieuse, sous le choc d’être Ă  la rue. Elle est passĂ©e, brutalement, de l’autre cĂ´tĂ©. J’ai plus peur qu’elle. Après quelques heures, elle refuse d’attendre le camion du 115 que j’ai appelĂ© pour elle, et dĂ©cide d’aller tenter sa chance chez un ami Ă  elle, habitant en banlieue. Je n’insiste pas, l’accompagne Ă  la station rĂ©publique et lui donne un peu d’argent pour s’acheter le billet de RER.

Quelque chose est au travail, un fil relie ces expériences entre elles. Etre là, pleinement là, à l’instant. La présence près de la jeune fille, comme la présence sur les tatamis, sans forcer, mais sans retrait non plus. Et se relier à une intuition enfouie sous les décombres, mais qui est toujours vivante.