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Mercredi 23 Janvier 2013

A l’instant où nous allons commencer la première partie de la séance qui consiste en une suite de mouvements que l’on effectue seul, mon maître m’appelle et laisse vide la place de celui qui conduit, devant la calligraphie, face aux autres.
Je ne m’y attendais pas. Mon maître me demande de conduire la séance. C’est la première fois. Je vais prendre sa place, un peu pris de court, j’oublie de saluer les pratiquants face à moi avant de commencer. Mon maître me reprend. Je salue. La séance commence.
Agréable. Mon souffle ne m’a pas quitté. Je sais que mon maître a souhaité laisser cette partie de la pratique à quelqu’un d’autre, pour pouvoir mieux s’occuper des débutants.
En ce qui me concerne, cette invitation arrive à point nommée; à un moment où je questionne beaucoup la notion de distance. Une période âpre qui vient de s’ouvrir pour moi, depuis la fin de Neiges, dans laquelle une solitude aigüe travaille et, plus embêtant, une réelle inquiétude me brouille la vue.
Je m’isole tout en ayant l’intuition suivante: «faire partie du monde».
Je n’arrive pas en dire plus, mais une chose est sûre: j’éprouve la nécessité de questionner les distances prises avec le monde, de les faire bouger, de m’amuser avec.
Je me doute que mon maître a senti cela instinctivement. Et me voilà en train de conduire une dizaine de personnes dans le dojo, à 7 heures, un matin de janvier.
Ce qui est drôle, c’est qu’il n’y a rien de spectaculaire dans tout ça. Mon souffle est bien posé. J’ai fait cette pratique tant et tant de fois, au dojo, dans les salles de théâtre, près de la mer, qu’elle fait partie de moi, tout comme elle fait partie de beaucoup d’anciens.
Je sens un léger tremblement en moi, dû au fait que je suis à la place de celui qui conduit, mais mon souffle est suffisamment stable. Pas de problème. C’est, à dire vrai, très agréable. Je suis mon rythme et les autres pratiquants se calquent dessus. Je garde une attention aux autres. Le point de regard est très différent quand on conduit.
Il y a également autre chose, à peine perceptible, que je ne comprendrais qu’après coup: lorsqu’on est le point de référence des autres, c’est à dire celui qui guide, inconsciemment, on épure ses propres mouvements, on réduit la marge d’imprécision. Résultat: on pratique mieux.
Le danger aurait été d’accélérer le souffle, mais là il n’en est rien. Je conduis la séance avec un calme qui me rassure. La pratique respiratoire se termine. Je m’apprête à reprendre ma place pour laisser mon maître faire le kiai, mais il me demande de poursuivre: le kiai, issu de seitai, est quelque chose d’assez intime. Je le ressens ainsi, et pas tant du côté d’un cri martial. C’est comme si on allait creuser au fond de soi, pour ramener la matière trouvée à la surface. Concrètement, il s’agit d’un cri, libéré après trois respirations suivies d’une compression au niveau du plexus solaire.
Je décide de prendre tout mon temps, de ne pas tricher avec mon souffle, d’aller au bout à chaque fois. Le kiai sort, plus ample et peut-être un peu stable que d’habitude. C’est étrange. L’épure inconsciente dont je parlais semble s’appliquer également à un «mouvement» que les autres ne doivent pas reproduire.
Ensuite vient un claquement de mains, suivi d’un cercle formé par tous les pratiquants, en train de courir, celui qui conduit la séance se trouvant au centre, axe fixe tournant sur lui-même, bokken sorti (sabre de bois). Je tâche de suivre le cercle autour de moi. Mon maître intervient pour me préciser où doit se focaliser l’attention. «Mélanger le ciel et la terre avec le bokken». C’est ainsi que parlait maître Ueshiba, le fondateur de l’Aïkido. J’ai pratiqué de nombreuses heures seul avec mon bokken. Je me souviens notamment de moments passés sur des plages de l’atlantique en été, au coucher du soleil, seul avec mon bokken, effectuant des mouvements connus et inconnus de moi-même, avec seulement la mer, l’horizon et le ciel pour partenaires. J’ai un souvenir profond et joyeux de ces moments. Aussi, quand mon maître me dit «mélanger le ciel et la terre avec le bokken», je vois très bien de quoi il parle.
La pratique respiratoire s’achève, je salue mon maître et vais pratiquer avec deux femmes, une débutante et une ceinture noire. La séance se déroule bien. Mon maître intervient pour me préciser des détails techniques. Enfin, pas si technique que cela. Au lieu de me dire que je reste un peu raide sur une position quand celle-ci doit impliquer une rotation du corps souple et vivante, il dit: «tu restes trop tourné vers le passé». Il me montre et il tourne. C’est évident. Je tâche de tourner: ça va mieux. Le présent est une quête sans fin. Entre la débutante et la ceinture noire. Le lien entre elles est touchant, car elles se cherchent toutes les deux, chacune avec son bagage, elles cherchent toutes deux à ce que le lien se fasse. Quel plaisir qu’au dojo, la question hiérarchique soit passée à la trappe avec autant de facilité. A l’Aïkikai de Tokyo, le centre mondial de l’Aïkido, les débutants pratiquent avec les débutants, les anciens avec les anciens. Quel dommage! La femme ceinture noire est une vieille renarde. Très stable, souriante, petite, parfaitement là. Je m’amuse avec elle, tâche de la coincer, je fais vingt cinq centimètres de plus qu’elle, elle me glisse entre les doigts et, dans le même temps, me fait sentir une réelle fermeté dans ses mouvements. Je chute. Je n’arrive pas à la prendre en défaut. Je souris.
La débutante est face à moi, un peu paumée, mais elle ne s’esquive pas, elle n’esquive pas sa gaucherie. Elle est là. Ses mouvements sont parfois confus, mais elle trouve le point d’entrée assez souvent. Elle ne s’en aperçoit pas toujours, et surtout, elle rajoute une force inutile. Cela passe néanmoins.
Il y a toujours un moment où l’on commence. Et dans son cas, c’est fait sans se protéger, sans calculer. Elle se met en jeu. J’aime ça.
Je manque d’ouverture sur certains mouvements. Sur d’autres, c’est le centre qui ne travaille pas assez. Je le sens parfaitement, je peux agir dessus et corriger la plupart des cas. Dans ces moments-là, j’aimerais me noyer dans la pratique, pratiquer des heures, des journées entières, et faire sauter tous ces verrous, ces raideurs, ces fausses protections qui ne sont que des gangues. Je garde le sourire néanmoins. En ce qui concerne aujourd’hui, je sais que je ferai ma seconde séance de la journée ce soir avec ma fille.
Les chutes avant me libèrent. Cela m’a toujours fait cette sensation. Je tombe je me relève. Je me laisse entraîner dans le cercle, un manège, et je me relève indemne. Prêt à y retourner.
Il me faut sans doute accepter que la période présente fonctionne sur un modèle tout à fait différent, quelque chose de neuf peut-être, une situation dans laquelle je me dois de cultiver toute mon acuité, quelle qu’elle soit, où qu’elle se trouve, pour construire un équilibre qui ne soit pas fondé sur des comparaisons avec le passé. Plonger dans l’inconnu fait peur, c’est sûr, mais je sais aussi que suivre le fil du présent, si l’on porte assez d’attention, fait fondre l’inquiétude. Lorsque l’on est là, entièrement, il n’y a pas de temps pour s’inquiéter. Toute l’énergie et l’attention sont concentrées dans cet être-là. Le présent est un réceptacle creux. C’est dur d’accepter que c’est bien nous qui le modelons.
La séance s’achève vite. Je rejoins mon maître pour plier son hakama. Une manière d’acter qu’il s’est effectivement passé quelque chose aujourd’hui.
Un rapport doit évoluer, changer. La période précédente était ample, partagée, collective, maintenant c’est l’inverse, je l’ai pris de plein fouet; il faut accepter que cela se resserre, même beaucoup, que cela se ramasse en soi, en un point. Il faut accepter de se remettre en jeu, à un endroit qui fait peur parce qu’inconnu, mais dont on sent qu’il est nécessaire. Je sens que j’ai besoin de courage en ce moment. La séance de ce matin m’a montré que ce que je cherche est peut-être juste devant moi.