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Mercredi 08/06/2016

 

Mercredi 8 juin 2016

Lever à 6 heures sans aucun problème. La température est douce au dehors. Le trajet sur le périphérique est un peu long qu’à l’accoutumée, depuis que j’ai décidé de respecter les limitations de vitesse pour préserver mon portefeuille.
Conduire devient ennuyeux au possible, l’oeil toujours rivé au curseur de vitesse.

Lorsque j’entre dans le dojo vide, j’essaye de sentir si mon maître est présent. Tout le monde est déjà dans les vestiaires. L’ambiance me semble un peu tamisée, suspendue. J’en conclus qu’il n’est pas là. Même sensation dans le vestiaire. Quelque chose se traine très légèrement. Effectivement, mon maître n’est pas présent aujourd’hui. La séance sera conduite par un jeune homme; c’est la première fois que je le vois conduire.

Malgré le retard, j’arrive à me changer suffisamment vite pour pouvoir commencer la séance en même temps que les autres. Quelques instants avant le premier salut à la calligraphie centrale, un débutant s’assoit derrière moi.
J’aurais aimé pratiquer avec une personne ayant plus d’expérience. Mon diapason est encore brouillé, un peu raide sans doute, le centre voilé. Dans ces moments-là, pratiquer avec un ancien permet d’aller sur le terrain intéressant sans doute plus vite. On partage la même direction, certains écueils ont déjà été passés, on a moins d’armes. Aujourd’hui, je n’ai pas envie d’être celui qui montre, qui explique. Mais le jeune homme s’est placé derrière moi. Va bene. Ce genre d’invitation ne se refuse pas.

La pratique respiratoire se passe normalement, mais je remarque que le diapason donné par celui qui conduit induit de façon invisible la pratique des autres. Là, c’est à peu près comme ma première sensation en entrant dans le dojo ce matin. Quelque chose est flottant.
Cela devient encore plus net lorsque nous abordons le dernier exercice de la pratique respiratoire, dans lequel le groupe court en cercle autour de celui qui conduit, ce dernier utilisant son boken pour relier la terre et le ciel. Je sais par expérience que ce n’est pas facile. En étant au centre, on est celui qui harmonise l’ensemble. Concrètement, pour être au centre d’un axe, il faut « prendre la place ». Etre le point fixe autour duquel les autres vont tourner. Lorsque mon maître le fait, c’est évidemment très clair. On ne se pose aucune question et on court, comme si on surfait sur une vague. Mais lorsqu’on se retrouve à cette place, l’apparente simplicité laisse place à tout à fait autre chose. On aimerait bien être à l’endroit de cet axe, on découvre que l’exercice peut vite basculer dans un formalisme plat. On peut se trouver à ne pas décrocher du groupe, ou basculer dans une intériorité fermée. Pas de circulation dans ce cas-là.

Ce matin, le cercle a l’air trop grand pour le jeune homme qui conduit. Il s’efface complètement, et le groupe répercute son effacement en courant sans réel élan. Confus, hétérogène. Ce n’est pas grave.
La merveille de notre Ă©cole, c’est que nous pouvons expĂ©rimenter par nous-mĂŞmes la conduite de sĂ©ance, pour nous apercevoir de ce que cela demande, des outils qui sont spĂ©cifiques Ă  cette place. Beaucoup de pratiquants d’arts martiaux seraient incapables de comprendre cela. Ils rĂ©clameraient des grades, des examens, des couleurs de ceintures… Ici, ce n’est pas le cas.

Je vais saluer le débutant et nous commençons à pratiquer ensemble. Je perçois aussitôt, et très nettement, une raideur importante au niveau des épaules. Un barrage sur un cours d’eau. Cela passe dans ses mains, ses avant bras, et les épaules bloquent le flux. Ce qu’il y a au-delà, le haut du corps, puis le centre, ne reçoit du flux qu’un résidu, un ruisseau tout au plus. Ca ne circule pas. J’aimerais être plus compétent techniquement. Plus précis. Plus net. Il me faudrait alors moins de temps pour que la personne comprenne la base du mouvement. Là-dessus, la respiration, la circulation du ki vient se rajouter. Cette dimension du ki, il me semble que je peux la faire passer, la faire ressentir. Mais manquant moi-même de précision quant à la technique, je me sens un peu à la peine sur ce terrain.

Je repends le jeune homme sur les chutes arrières, lui montre, décompose, prend du temps pour cela. Il assimile et roule sur l’épaule. Ca marche. On y retourne. L’attention est constante et très vite cela me va.
Celui qui conduit la séance intervient auprès du débutant pour lui montrer des détails. Je le laisse parler et montrer, même si ses interventions sont imprécises. Chacun, à la place qui est à la sienne, est au travail: lui en conduisant la séance et en se frottant à l’exercice difficile de transmettre un peu de mots, peu de mouvements. Le débutant dans la découverte progressive

d’un autre langage, d’une autre manière de concevoir le corps, le souffle, le lien à l’autre et à soi- même. Et moi dans le positionnement juste vis-à-vis de lui.
La transmission a quelque chose de fascinant. Elle fait naître chez moi un enthousiasme qui n’a fait que s’accroître avec les années. Pourtant, quelque chose de l’acceptation n’est pas encore complet en moi, ce basculement qui pourrait me permettre de parler, d’agir, d’être pleinement depuis la place qui est la mienne.

Souvenir de la phrase de Tchekhov disant qu’il y a toutes sortes de chiens: des petits, des grands, des blancs, des noirs, des tachetĂ©s, des bâtards, etc… Tous sont diffĂ©rents mais tous ont le devoir d’aboyer, et d’aboyer avec la voix qui leur a Ă©tĂ© donnĂ©e.
L’homme qui conduit m’appelle pour une démonstration. Je suis ravi. Pendant quelques instants, je pratique avec quelqu’un dont le niveau me permet d’être plus réactif, plus rapide, mais aussi plus subtil. Aussitôt, je sens l’ensemble du corps qui se révèle aiguisé, vif, gentiment envahissant, la prise présente mais pas en force. Je chute de nombreuses fois, revient dans la seconde vers lui, rechute, sourit, c’est le plaisir, je pense, que doivent avoir des danseurs à danser ensemble. La sensation du « ensemble » lave de bien des choses, à l’intérieur de soi et dans la relation à l’autre. Je termine la séance avec le débutant et l’encourage à improviser pendant le mouvement libre. Quelques scories se mettent à éclairer. De toutes petites choses. Mais c’est déjà ça. Pour lui comme pour moi.

J’aurai, sans doute, pu aller le chercher à un endroit plus profond. C’est probable. Sans doute y a t-il encore une pudeur chez moi, à placer l’autre à un endroit où il va devenir vulnérable. Poreux. Pourtant, c’est bien ça qui nous fait pratiquer.
Le postulat de l’art martial est une oeillère et parfois, il faut beaucoup d’années pour la percevoir, et encore beaucoup d’autres années pour l’enlever. Ce n’est pas un combat. Ce n’est pas un rapport de domination. Ce n’est pas une représentation codifiée de la guerre.

Mon partenaire pratique avec cela en tête. L’affrontement. Pour l’instant.
J’ai fait pareil que lui pendant des années.
A partir d’un background issu du bushido, Morihei Ueshiba est pourtant allé à contre courant de façon tellement radicale. C’est ce dont Itsuo Tsuda a témoigné dans ses livres. La douceur des avant bras d’Ueshiba. Le fait qu’il ne faisait aucun effort pour projeter des gaillards de plus de cent kilos. Il n’y avait pas la place pour le combat. L’homme était ailleurs et en même temps, pleinement accompli.
Je répète les mêmes choses, cherchant la même chose depuis une quinzaine d’années. Si l’on veut trouver de l’eau pure, il faut creuser au même endroit, profondément. Et pendant longtemps. Je coupe court à tout regard en arrière et tout jugement du chemin parcouru.
La séance est finie. Le dojo flotte toujours dans cette ambiance matinale sans densité, douce et désagréable en même temps. Le débutant, légèrement en retrait, m’observe en silence pendant que je plie le hakama de celui qui a conduit, puis le mien.
Je lui propose de venir s’asseoir à côté de moi pour lui expliquer la manière de plier. Il me rejoint.

Paradoxe d’écrire ce journal. Ce dont je veux parler ne peut pas se dire. L’essence de cette pratique est un territoire dans lequel les mots tombent, vidés de toute substance. Il est étrange d’écrire en tournant autour de ce point aveugle, sachant qu’il est sans parole, sans mots, de l’ordre du ressenti pur. Ce qu’il y a avant les mots. Ce qu’il y a après les mots. Les mots s’écrivent et s’entendent dans un interstice.