vendredi 14 Ocotbre

 

J'attends d'aller pratiquer, en fin d'après-midi. La période qui s'ouvre à moi après les dernières créations est un vide, un espace de gestation, un espace en devenir. Après avoir mené de front de nombreux projets, je me retrouve dans la position de l'arrêt, à la fois souhaitée et redoutée. En regardant en arrière, j'ai l'impression de ne m'être jamais véritablement arrêté depuis ces cinq dernières années. Chaque fois que je me suis arrêté, je suis parti. L'exil, plus que l'arrêt.
Là, je suis à Paris, et devant moi des jours sans plateau.
J'attendais je crois cet arrêt, pour pouvoir laisser la place à d'autres floraisons. La pratique de l'Aïkido en est une. Je pars au Japon dans 7 mois environ. Le texte « Bodai » que j'écrirai à Kyoto se fonde sur un parallèle et une fusion entre les disciplines de combat et le plateau.
Il y a dans ces deux disciplines un rapport à l'incarnation (prendre corps) qui me paraît proche, pour ne pas dire similaire.
Que ce soit sur le plateau ou au dojo, je retrouve cette même absence de séparation entre le corps et l'esprit, cette même nécessité de l'intuition, d'un rapport au présent prenant le pas sur des mouvements cent fois répétés.
Le plateau et le dojo entrevus comme des espaces d'une sacralité possible. Des espaces où le contrôle n'a pas de prise. Des endroits d'apparitions, d'autres possibles.
Mais il s'agit d'une voie que j'ai choisie. Pratiquer l'Aïkido ou le théâtre n'implique pas cette ouverture. La plupart du temps, c'est plutôt l'inverse. Combien d'Aïkidokas, une fois passé la cinquantaine, ne peuvent plus chuter, tellement leur pratique a été raide et offensive. Combien dojo où l'on parle de la fusion mais on pratique dans la confrontation.
Combien de spectacles vus comme des espaces d'affirmation, des manifestations de volonté esthétique, d'une poétique formelle façonnée pour être immédiatement consommable.
Le théâtre comme l'Aïkido ne sont que des cadres vides. Heureusement. Sans quoi ils ne pourraient pas être vivants.
Mais plus j'avance, plus je me dis que la voie qui m'intéresse est en rapport avec une minorité. J'ai longtemps été inquiet à ce propos. Aujourd'hui, je m'en détache un peu plus.
Je ne veux pas partir au Japon sans avoir cheminé dans ma pratique martiale. J'ai besoin d'éprouver. Et d'éprouver encore. Je ne vais pas partir dans un paradis perdu. Mon maître étant allé au Japon l'année dernière, je sais qu'il reste très peu de dojo au Japon où la pratique est envisagée dans une voie similaire à la nôtre. C'est toujours pareil. On projette ailleurs ce qu'on a sous les yeux, et ce n'est qu'une fois parti qu'on s'aperçoit que tout était là.
Je sais où se trouve mon dojo. Je sais aussi ce que représente ce voyage. Aussi, j'aimerai approfondir ma voie avant de partir. Avoir avancé. Avoir creusé. L'espace des floraisons.
J'attends la séance de ce soir avec calme et un certain sourire. J'aime bien ces périodes où je peux me dire que le théâtre, bien qu'il représente une très grande partie de ma vie, n'est pas si important que cela. Ces moments où je sens que je pourrais m'en détacher, et continuer à cultiver les floraisons ailleurs. Sans autre forme d'adieu.