Lundi 19 Octobre 2009
Étrange sensation. Comme une mue, à l’intérieur. Une fine pellicule de peau qui se détache. Le dojo me semble loin. Je me sens loin de lui. Une distance nouvelle s’est installée, dont je ne sais pas quoi faire. Ni triste, ni son contraire. Juste là.
Pourtant, je me suis levé ce matin à 5H30 pour pouvoir aller pratiquer. Après une heure de transports en commun, je me retrouve dehors, dans le froid de l’automne, et j’entre. Cela me saute à la gueule. Quelque chose s’est déplacé en moi.
Je vois légèrement différemment. Mon maître est là. Une dizaine de personnes boivent le café d’avant ma séance. Tout est comme d’habitude. Pourtant. Ma pratique est devenue moins fréquente. Pour de bonnes raisons. Ma vie change en ce moment. Je me confronte à de nouveaux champs, des constructions nouvelles, étranges, inattendues ou inespérées, c’est selon. Je donne mon temps à cela. Le ki est attiré par cela. C’est assez clair en moi, mais je ne mesure pas les conséquences de ces mouvements souterrains. Pourtant, ce matin, c’est clair. En poussant la porte du dojo, j’ai l’impression de ne pas être au présent ici, mais dans mes propres traces. Cela dure le temps d’avant la séance.
Lors de la pratique, le hasard me fait me trouver en face d’une personne avec qui cela ne passe pas. N’est jamais passé. Personne ne nous demande d’aimer tout le monde. Je profite de cette confrontation surprise pour tâcher de « dépasser » la dualité qui m’oppose à cette personne. Cela se passe bien. Je ne perds pas le centre. Je réalise les mouvements avec un certain détachement et une certaine efficacité. Je ne tente pas de corriger la personne. Aucune envie d’entendre des justifications, des faux prétextes et autres.
Je repense à cet éloignement. L’image me vient d’une barque qui aurait été amarrée et dont les liens se seraient dénoués pendant la nuit et qui se découvrirait au matin à la dérive, mais en même temps flottante sur l’eau, parfaitement opérationnelle et solide. Une forme de dérive, ni positive, ni négative, plus un état de ne pas éviter ce que la vie fait bouger en soi ; comment elle remet en question chaque chose, de manière à ce que l’on ne garde que le réellement nécessaire. Je ne suis pas à l’abri de forcer les choses, de vouloir passer en force. Je le sens dans mes mouvements. Lorsque ma partenaire tente de me passer une technique en force, je ne la corrige pas, mais je ne lui permets pas pour autant d’entrer. Je lui montre que ça ne fonctionne pas comme ça. À elle de trouver le chemin. Dans ces instants, je cours moi-même le danger de me raidir et de placer ma résistance dans la force. Physiquement, je suis plus fort qu’elle. Le piège est donc béant, juste devant moi.
Et pourtant, en dessous, enfouie en moi, il y a peut-être quelque chose de neuf. Un détachement réel. Un « je m’en fous » qui, étonnamment, me permet de ne pas me crisper sur elle. Je la regarde. Elle ahane fortement, appuie sur le souffle, prend pour ainsi dire la posture de la respiration, une sorte de mimique de soi-même telle qu’elle voudrait se voir, j’imagine. Le résultat est étrange. Elle est incapable d’être immobile. Je ne la regarde pas dans les yeux. Je cherche le bon moment, la bonne vitesse, l’adaptation juste à elle.
Mon maître vient nous corriger chacun. Nous essayons de reproduire ce qu’il fait. Mais on ne peut agir qu’avec sa propre compréhension des choses. Et notre compréhension, tant l’un que l’autre, est encore très incomplète. Je ne me place pas au-dessus d’elle. J’estime que le dojo ne sert pas à cela. Mais je ne lâche pas pour autant le morceau, pour être gentil ou poli, pour qu’elle réalise le mouvement correctement. Je n’ai rien à faire en fait. Lorsque le centre est pris, on ne peut rien faire. Et tant que le centre n’est pas pris, on peut opposer une résistance. Parfois, à trop se focaliser sur une image mentale, parfois même un fantasme de ce que doit être la respiration, il en résulte une pratique molle, pas vraiment centrée, dans laquelle on se joue à soi-même un jeu. C’est ce que fait ma partenaire il me semble. A moi de la ramener les pieds sur terre, comme bon nombre de personnes l’ont fait pour moi.
À cet instant, je crois que le détachement volontaire que je traverse est sans doute ce qui m’aide le plus à pratiquer. Ce détachement vient de ma sensation d’éloignement. Mais il redessine le paysage autrement. Différemment. J’ai dormi quatre heure et fait une heure de transports pour être détaché, pour être à la lisière d’une pratique de l’absence. Là encore, je ne porte aucun jugement là-dessus, je constate seulement l’étrangeté de mes sensations. Sur le dernier mouvement, je décide de ne rien lâcher. Marre de l’approximation. Je n’ai aucun mal à la renverser, sans force. Mais lorsque son tour vient, je ne la laisse pas entrer. Je lui complique la tâche volontairement, en prenant garde à ce que ma résistance ne se place pas au mauvais endroit. À elle de prendre le centre. Elle ne le fait pas. Elle place sa force dans les bras et tire, ou pousse. Je la remets par terre une fois ou deux, pour lui montrer que ça ne sert à rien d’aborder le mouvement comme cela. Elle lâche, reprend le mouvement et me met au sol. Aucune résistance n’est possible, ni souhaitable. Nous recommençons et là, elle n’y arrive pas à nouveau. Ma partenaire lâche : « tu es dans la force, c’est ridicule. » Je réponds « je te renvoie ce que tu me donnes ». Combat d’enfants. Dommage. Ça se ferme en fin de séance. Peut-être de mon fait. Peut-être pas. Je plie mon hakama seul. J’aurais refusé qu’elle le plie pour moi, comme cela peut arriver après une séance. Mais elle n’a pas le désir de le faire.
Après avoir fait le kiai, je vais chercher du pain dehors pour le petit-déjeuner. Je m’assois avec les autres, avec toujours cette sensation d’éloignement. Ma gêne ne vient pas de ce que pourrait vouloir dire cet éloignement, mais plutôt de la nouveauté de cette sensation. Le but du dojo n’est pas tant de créer un refuge que nous encourager à appliquer ce qu’on y apprend à la vie même. C’est ce que j’ai l’impression de faire. C’est de là que vient mon éloignement actuel. Parce que la vie, l’essentiel qui est à aller construire au-dehors me prend. Je suis pensif. La solitude que cette sensation n’est pas étrangère à d’autres solitude que je suis amené à côtoyer, celle de ma compagnie étant la première. Ou comment le travail est une succession de croisements de chemins, de gens qui se rapprochent et s’éloignent. Il me semble avoir eu la croyance en une forme de proximité plus forte, plus agissante.
Je fantasmais probablement ce que devait être une compagnie de théâtre. Un groupe soudé qui avance d’un seul tenant, sous l’impulsion de quelqu’un. La réalité est autre, éloignée de cela et dessine un autre paysage qui n’a pas moins d’intérêt. Celui d’une multitude de rencontres, qui s’approfondissent plus ou moins avec le temps et qui, sans cesse, sont soumises à la métamorphose que le temps leur amène. Je me suis éloigné du dojo pour voir d’autres paysages dans lesquels je retrouve la vibration qui m’intéresse, la vibration qui m’a fait aller au dojo pendant tant d’années. J’ai vieilli. Ma sensibilité s’affine. Je perds des peaux mortes. Je perds des illusions.
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