Journal de l’aĂŻkido 01/06/2016

Mercredi 1 Juin 2016

Je suis parti ce matin avant la fin de la séance. Cela m’arrive rarement. Le temps, tout comme l’espace du dojo délimitent, à mes yeux, l’espace d’une forme de sacré qui me correspond et résonne fortement. Aussi, le fait d’arriver en retard ou de partir avant la fin est vécu chaque fois comme une agression.

Mais ce matin, pas le choix. Vingt cinq enfants d’une dizaine d’années m’attendent pour que nous montrions ensemble aux parents les fruits du travail ensemble autour du rêve.
Ma séance du matin est incomplète. Nous travaillons au boken. Je profite au maximum de la pratique respiratoire avant d’aller pratiquer avec ma partenaire. Cela passe très vite et me laisse très peu de souvenirs. Mon maître vient me corriger quelques fois. Je vérifie que le corps n’est pas trop raide. Le terrain intérieur étant soumis à de brusques tempêtes que je ne peux maîtriser, mes attentes sont devenues plus humbles. Une percée de soleil, une perspective du paysage, un mouvement du vent balayant un champ en jachère, je ne demande pas plus. Quelques instants. Igmar Bergman, dans une période de crise aigüe, se comparait à une ville sous les bombardements. Depuis quelques mois, je comprends dans tout mon être, corps et âme, ce que cela veut dire.

Mes mouvements sont imprécis. Stables, mais imprécis. La personne avec qui je pratique n’a pas de visage, je ne m’en souviens pas. Cela se passe bien néanmoins. Je tâche de ne forcer à aucun moment.
Le ventre étant douloureux depuis le réveil, je sais que la seule parade réside dans l’approfondissement de la respiration. C’est comme si je pratiquais avec des pains de plomb au dedans. Moins vif, moins joueur, mais pas pour autant immobile. Je respire et me loge dans une certaine présence, une certaine distance qui n’est pas pour autant une séparation d’avec le partenaire.

Le vide qui relie: le « mâ », en japonais. Et aujourd’hui, tout pourrait se résumer à cela. Mauvaise gestion du « mâ ».
Mon maître passe me corriger sur un détail de saisie du boken. J’applique. Il repasse quelques minutes plus tard: « Oui ». Cela me suffit. Ma partenaire n’a toujours pas de visage et je sais très bien que c’est mon regard qui s’est voilé. Tant pis.

La séance se passe sans que j’ai le temps de m’en apercevoir. Je quitte le dojo en regardant la montre. Dès que j’ai poussé la porte de la sortie, la journée me happe. Ateliers, restitutions, trajets divers. Je vais travailler avec les enfants de CM2, puis avec des détenus à Fleury Mérogis. Les pains de plomb disparaissent en milieu d’après-midi.

A 17H30, je suis de retour au dojo pour la séance du soir. J’ai de l’avance, plus d’une heure. Je m’installe dans le dojo, boit une bière, parle avec les personnes qui sont chargées avec moi d’organiser cette séance hebdomadaire.
Des débutants nous rejoignent. Puis d’autres. A 18H30, nous commençons.

Le solfège est le premier mouvement de la séance que l’on fait avec le partenaire. Sur une saisie à deux mains, on passe sur le côté, intérieur ou extérieur, puis, en se retournant, on place son corps dans une position où le partenaire pourra se laisser aller en arrière, la nuque reposant sur le bras qu’on place derrière lui. C’est surtout un moment où on coordonne la respiration, où l’on commence à pratiquer ce que mon maître nomme « la fusion de sensibilité ».

Pour le dire autrement, on cherche, avec cette première technique, à se reconnaître l’un l’autre sans armes, sans défense, partageant une forme d’intimité dès le début. On peut le faire bien sûr de façon totalement technique et froide. On peut le faire de façon « martiale ».
Mais la direction de notre école repose sur autre chose. Un non-agir. Une place dépouillée. Etre face à l’autre sans armes, c’est parfois un défi immense.

Les choses sont bien faites. L’histoire que j’ai avec ma partenaire de ce soir est longue. Nous avons vécu ensemble plus d’une dizaine d’années, avons fait un enfant ensemble, inventé des paysages, des spectacles, tracé des horizons, vu des dizaines de pays, avant de nous séparer. Surtout, nous avons poussé la porte de ce dojo ensemble il y a une quinzaine d’années.

Pour un certain nombre de raisons, notre histoire actuelle est âpre. Beaucoup de blessures ont été ravivées et la distance entre nous est viciée. Certains des pains de plomb qui ont élu domicile dans mon plexus solaire ont été forgés dans les gouffres de notre relation.

Je suis sans mots quand je réalise que c’est avec elle que je vais pratiquer. Les tatamis ont mis face à moi une réelle difficulté. Pile au bon endroit. C’est presque drôle. Cela me va.
Nous nous saluons. Je commence l’exercice du solfège.
Instinctivement, la distance se modifie. Pas là pour être sympa, ni pas sympa, ni compatissant, ni émotif, ni rien de tout cela. Essayons de déplier nos chairs et nos âmes.

J’ai à peine commencé le premier mouvement, et là, d’un coup, comme si on avait allumé ou éteint un interrupteur, je me retrouve complètement ailleurs. Je la retrouve ailleurs. C’est sans transition. Pendant quelques respirations, je retrouve la femme que j’ai aimé, avec qui j’ai fait un enfant. C’est une intimité totale, fulgurante. Nos souffles se sont immédiatement coordonnées. On ne se regarde pas, on se sent. Ca vibre à l’unisson, sans avoir été annoncé, sans aucun temps pour s’y préparer. En une fraction seconde, on est dedans, et on y est profondément. Rien ne préparait à cela. Je suis totalement désarmé, dans toutes les acceptations du terme. Il n’y a pas réellement d’émotion. Cela se passe ailleurs. Comme détaché de l’émotion et de ce fait, plus léger, plus mobile. Des courants relativement calmes.

Pas de sentimentalisme. La circulation dure le temps du mouvement. Après, à chacun de faire ce qu’il en souhaite. Si réconciliation il y a, il se peut qu’elle se fasse ailleurs, de soi à soi, à un endroit beaucoup plus profond et totalement silencieux.
Au-delà. Comme l’endroit vers lequel nous travaillons dans le dojo est au-delà. Au-delà de la sympathie, de l’antipathie. Au-delà des larmes, au-delà des blessures. Au-delà de soi et de l’autre. Au-delà.

Après s’être déplié, le temps reprend une forme plus quotidienne. Le reste de la séance sera plus difficile, plus hasardeux et je l’oublie déjà. Silencieusement, nous reprenons nos distances. Une prudence. Une neutralité. Nous ne sortons pas vraiment de nous-mêmes et cela me parait terne. Je l’accepte. J’y participe comme elle. La séance s’achève. Elle ne plie pas mon hakama. Je ne plie pas le sien. Tous deux savons que la distance est toujours là. Mais j’ai attrapé au vol ce dont j’avais besoin.

Les temps actuels correspondent à une interrogation profonde. Je cherche un diapason. Le centre du cercle. Les fondations. Ces quelques secondes me donnent un élément de réponse.
Le dénominateur commun en ce moment, c’est le poème. Je cherche le poème. Dans l’écriture bien sûr, dans mon travail de metteur en scène, mais aussi en dehors de cela.

Le poème, dans une relation, un visage, un paysage, une lumière, un positionnement intérieur. Le poème comme une circulation. C’est cela que j’ai reconnu sur les tatamis. C’est cette note que je suis.