Lundi 10 Octobre 2005

 

Le départ au Japon se fera en Juin 2006. Je le prends aujourd'hui comme une opportunité de réaliser un projet vieux de plusieurs années. Celui de tenir un journal de ma pratique martiale.
L'occasion de mettre à plat le rapport entretenu avec l'Aïkido depuis près de dix ans.
Avec le désir aussi de dire, simplement, les évidences, les doutes, les impasses et les révélations qui jalonnent cette pratique.
Enfin, un certain nombre de rapprochements ont opéré ces dernières années entre ma pratique martiale et ma pratique théâtrale. L'écriture est un bon moyen de les accueillir.

Il y a cette notion de présence évidente. L'espace du dojo, tout comme le plateau, est un espace de lecture des corps. Ou d'apparition des corps. J'ai été troublé, encore ce matin, de m'apercevoir à quel point tout ce qui est inscrit en notre intérieur se voit à l'extérieur. Un équilibre précaire. Une respiration plus ample. Une crispation accompagnant un mouvement du visage.
Cela pourrait se résumer ainsi: tout ce que tu as appris à cacher se voit. Pas dehors. Pas dans la rue. Pas dans les liens sociaux que tu traverseras au cours de ta journée. Là, le jeu est bien rôdé et tu sauras comment feinter. Mais là, non. Ce n'est pas possible.
Que ce soit sur les tatamis, ou sur le plateau. C'est une loupe.
Et plus tu avances, plus tu vois cela. Comment les corps te parlent. Comment ton propre corps te dit précisément l'endroit où tu en es intérieurement. Comme si le dojo était un espace de l'envers, où les notions d'intérieur et d'extérieur se confondent. Où la volonté doit se faire humble et laisser la place à la pratique, même ignorante, surtout ignorante, d'un autre type de réalité, de présence et de conscience.

Ce matin, pratique avec un partenaire peu confiant. Moi-même peu confiant, et un peu à la rue après la fin du spectacle « comment le corps est atteint » qui s'est terminé samedi soir. On est lundi. Pendant la pratique respiratoire (série de mouvements réalisé seul avant de pratiquer avec un partenaire), j'ai vu cet homme derrière moi. J'étais content de savoir que je pratiquerais avec lui. C'était, je crois, la première fois (Il y a quelques années, poussé sûrement par un manque de confiance, je choisissais mes partenaires. Aujourd'hui je laisse faire, je me laisse la place pour la découverte).
Il nous a fallu du temps pour nous trouver. Même partiellement. Nous manquions tous deux d'amplitude, de respiration. Tout au long de la séance, le mouvement d'attaque était toujours le même. Il impliquait pour celui qui le recevait d'aller chercher le centre, et de faire tourner l'attaquant autour de ce centre, avant de s'en séparer. Pour le dire autrement, il n'y a rien à faire, sinon d'être un pilier souple autour duquel tourne l'attaquant. Mais cela ne pardonne pas.
On ne peut pas jouer à prendre le centre. On le prend ou on ne le prend pas. Et cela n'a pas grand chose à voir avec la volonté de le prendre. Prendre le centre est agir. Sans politesse. Sans affirmation. Sans désir autre que celui d'être justement placé. Etre à sa place en quelque sorte. Ou alors, être à une place, mais y être.
J'ai eu clairement la sensation du centre au moment où j'ai cherché à laisser faire mon partenaire. L'attaque n'implique pas forcément confrontation. C'est cela qu'il faut réussir à laisser tomber. Cette sensation de centre et de conduire le partenaire était très agréable. Parce que proche de soi. Et dans un présent immédiat. En clair, dans ces moments-là, je n'ai pas l'impression d'appliquer une technique mais plutôt qu'elle se réalise (même partiellement) à travers moi. Et puis ça repart. Et l'on retrouve à tirer le partenaire, à forcer, à perdre le centre ou à faire semblant de l'avoir. Il est important dans ces moments là de ne pas se leurrer et d'accepter qu'on n'y est pas. Ce n'est pas grave.
Il y a un principe de l'effacement qui n'en est pas un. D'un retrait qui permet d'être là pleinement. Contradictions qu'il faut savoir éprouver sans trop de tourments, car elles constituent le quotidien de la pratique. Mais j'aime beaucoup cet illogisme apparent. Pour être là, il ne faut pas y être. On peut être entièrement parce qu'on a été « en moins ».

Retour en arrière. J'ai pratiqué 6-7 ans dans divers dojos avant de trouver le dojo où je pratique aujourd'hui, et dont je peux dire « J'ai cherché pendant beaucoup d'années. Maintenant je sais. C'est là. ». J'ai été bien obligé d'admettre lorsque je suis arrivé ici, que je n'avais jusqu'alors rien appris d'autre qu'une posture. Une forme. Et surtout, que je n'avais jamais pratiqué en profondeur. Il m'a fallu quelques années pour m'en apercevoir. Que la forme en elle-même, outre que je ne la maîtrisais que superficiellement, ne disait rien quant à l'attitude dans laquelle on abordait le mouvement, le partenaire et sa propre place.
Je me dis aujourd'hui que les questions vraiment essentielles ne se dévoilent qu'à ceux qui ont la nécessité de chercher. Et c'est très bien comme cela.
L'importance capitale de la respiration s'est aussi révélée. Il y a après une vie entière pour éprouver, amplifier, rendre subtil, en espérant seulement ne pas trop dévier de la voie qu'on a choisi. Aujourd'hui, je me considère comme un débutant qui sait vers où il veut aller.

Pour finir sur la notion de présence, et son lien direct avec l'esthétique. Regarder celui qui dirigeait la séance aujourd'hui était, dans une certaine mesure, assister à une certaine forme de beauté. Clarté des mouvements, respiration, explications des mouvements et surtout, une forme de disponibilité qui existait dans tous ces mouvements et attitudes. Pourtant, il n'y avait aucun désir de « faire beau ». Aucun soin esthétique volontaire apporté aux mouvements. Mais seulement une présence entière et en mouvement.
La semaine dernière, en pratiquant, entre deux répétitions, une séance de iai-do (art de sortie du sabre), j'ai constaté la même chose. Le maître dégageait une beauté évidente. Mais il ne travaillait en rien à rendre beau ses mouvements. Comme si le centre, une fois apprivoisé, fortifié et amplifié, rayonnait de lui-même.
Je trouve cela intéressant de considérer le travail artistique de même. La question esthétique finalement ne doit pas être au coeur des préoccupations, mais bien plutôt la réalisation ou l'apparition de quelque chose. Et le piège peut consister à se laisser guider par une volonté esthétique qui, au final, donne de belles images mais ne peut ouvrir, du fait de la prédominance de sa volonté, un espace autre dans lequel la beauté est libre de la forme de son existence.

La raison pour laquelle j'ai commencé l'Aïkido ?
Une phrase du fondateur, Morihei Ueshiba, lue il y a plus de dix ans: « L'Aïkido est la manifestation de l'amour ».

Dernière lecture, à conseiller : « Le zen dans l'art chevaleresque du tir à l'arc » d'Eugène Herrigel. Lu pour la seconde fois. Toujours aussi clair et intéressant dans sa vision occidentale d'un art de la voie japonais. Une perle.