Mardi 25 Octobre 2005

 

La semaine est passée. J'ai continué à pratiquer.
Il me fallait le temps pour que les mots redeviennent nécessaires.
Besoin de silence à la fois pour faire renaître de la parole plus loin, ailleurs, autrement.
Et puis aussi l'évidence de se taire face à ce qu'on ne peut dire.
J'ai continué à pratiquer.

Pendant une séance où je pratiquais avec un homme, je me souviens avoir changé de partenaire et saisi le poignet d'une jeune fille; l'impression de tenir dans ma main une chair mêlant une très grande douceur avec une présence totalement dénuée de faiblesse. Je n'ai pratiqué avec elle que quelques minutes (il arrive parfois que l'on change de partenaire après avoir travaillé une technique pour s'adapter à quelqu'un d'autre sur un temps court). J'ai été emmené sur un terrain de sensations très subtiles, totalement invisibles. Comme si en un instant, toutes les distances s'estompaient et qu'un autre terrain apparaissait, fluide, dans lequel la séparation entre ce qui est toi et ce qui est l'autre devient floue.
J'aime être témoin ou éprouver ce « aï-ki », ou « fusion de sensibilité » comme on l'appelle.
Une définition possible de la grâce.

Pratiquer à Paris, en ce moment, résonne comme un cycle naturel.
Pas besoin de me poser la question du désir.
Le cycle de l'absence comme celui de la présence, je le prends comme il vient.
J'ai beaucoup de mal à définir ma pratique d'Aïkido. Ni même pourquoi je fais cela.
Maintenant, la pratique est une évidence. Cela n'empêche pas les écarts, les écueils, et la réalité, l'immensité du travail qui reste à faire.
Encore une fois, la pratique ressemble à la vie. Avec ses hauts et ses bas. Ses errances. Ses fleuves de rocaille et ses peurs.
J'entends autrement cette phrase de Maître Tsuda qui définissait sa pratique « sans connaissance, sans technique et sans but ».
En écho de mémoire, Tchekov, Oncle Vania.
« Tout de même, où est le sens ? ­ Il neige. Voilà. Où est le sens ? »
La nature n'a pas besoin de s'encombrer de sens. Elle est.
J'aime bien sentir que peu à peu, la pratique prend cette place en moi.
Elle devient normale. Comme allant de soi. Comme il est normal de dormir, de manger, de suivre le cycle de la nuit et du jour. Une partie de la vie qui n'a d'autre justification que sa propre existence. Aïkido apparaîtrait d'abord comme une simple pratique avant de devenir au fil du temps une simple manifestation de la nature.

La semaine s'est achevée sur un stage d'un week-end. Une grande partie des pratiquants étaient là, plus d'autres des autres dojos de notre école (Milan notamment). J'ai retrouvé avec plaisir mon maître, de retour au dojo après de nombreux stages en Province et à l'étranger. Mon emploi du temps ne me permettant pas de faire le stage dans son entier, j'ai pu assister cependant à une de ses conférences. C'est après avoir écouté l'une d'entre elles que j'ai écrit le texte « There is something to be learned from a rainstorm ou l'attitude devant l'orage ». C'est ce texte que j'ai choisi comme ligne d'horizon du travail de la compagnie l'année dernière.