Mardi 11 Octobre 2005.

 

Je ne pratique pas aujourd'hui. Demain, à 6H45, séance du matin. Puis le soir, à 18H30.
La séance du matin est particulière. Le choix de l'horaire reproduit la pratique traditionnelle.
Maître Ueshiba, fondateur de l'Aïkido, pratiquait à cette heure.
Il ne s'agit pas de reproduire aveuglément une pratique, mais plutôt de s'apercevoir comment la pratique, à cette heure, résonne différemment.

C'est sûr, se lever à 6 heures pour aller pratiquer « sans connaissance, sans technique et sans but », peut paraître étrange. Comme s'il fallait initier soi-même le premier mouvement. Aller vers. Sans savoir. Très vite, cette heure matinale est devenue un attrait, une excitation.
Je trouvais juste de commencer la journée ainsi. Encore ensommeillé, aller pratiquer, avant que le corps ne s'éveille en entier, avant que les contraintes sociales ne me rattrapent. C'est comme si j'avais déplié du temps pour moi, en moi pour quelque chose.

L'avantage avec ces horaires également, c'est qu'ils dissuadent. Ceux qui sont présents, à priori, sont engagés dans une recherche, une curiosité et un désir qu'ils se donnent les moyens de réaliser. En même temps, il ne s'agit pas de dire « c'est tout ou rien ». Moi-même, je n'arrive pas à me lever parfois, parfois je ne pratique pas pendant une semaine, un mois, sans me l'expliquer vraiment. Des fois par paresse. Des fois parce que le travail me demande d'être entier vers lui.

Mais je sais qu'existe cette possibilité, toujours, cette ouverture, et qu'elle ne se donnera à moi que si je vais vers elle. Ca me paraît bien comme cela.

L'espace des tatamis est très sobre. Pas de portrait en face de nous, contrairement à tous les dojos où j'ai pratiqué. Ailleurs, il est coutume de suspendre un portrait des fondateurs (Ueshiba pour l'Aïkido, Kano pour le judo), et de s'incliner face à ces « icônes » au début et à la fin de la séance. Je l'ai fait pendant des années, sans avoir l'impression de biaiser. Cela me paraissait normal.

Mais l'arrivée ici a d'emblée ouvert une perspective fascinante. Les portraits des Maîtres Ueshiba, Tsuda (fondateur du dojo) et Noguchi (fondateur du Katsugen Undo, discipline dont je parlerai sûrement bientôt) sont là, mais derrière nous, posés sur un petit rebord qui court le long du mur. Face à nous, deux fenêtres rectangulaires donnant sur les arbres d'un parc public et puis, au centre, une calligraphie réalisée par Maître Tsuda « Mû », c'est à dire «le vide ».
Et lorsque nous saluons au début et à la fin de la séance, c'est en direction de cette calligraphie, ou de ces arbres derrière les fenêtres. Les images des maîtres, des morts, restent dans notre dos.

Cela peut paraître anodin, mais ce renversement m'a beaucoup marqué. Saluer le vide, c'est un bon début dans la voie d'une réconciliation. Le vide, ce n'est pas hors de soi. C'est à la fois au dedans et au dehors. C'est le vide que chacun porte, celui d'où naît la vie, celui part qui elle circule. Je ne pense pas au vide dépressif post-moderne, à la résignation comme cheval de bataille.
Non, je pense plutôt au l'espace vide ou vidé, l'endroit d'où peut naître le mouvement.
Un espace où quelque chose peut apparaître.
Chaque mot est important. Cela peut apparaître. Mais cela ne peut ne pas apparaître. C'est un espace d'incertitude. Et rien ne se créé. Cela apparaît. C'est comme ça. Tu n'en es pas le créateur mais le passeur (quelle belle définition d'un acteur, d'un metteur en scène, d'un écrivain).
Chaque fois que j'ai eu la sensation de « réaliser » un mouvement (cela ne veut pas dire le faire bien, mais sentir qu'il se réalise pleinement à travers soi), j'étais obligé de m'avouer que quelque chose était apparu soudainement, et que j'avais conduit ce qui était apparu, sans pour autant le créer.
J'ai toujours envisagé le plateau ainsi. Nécessité d'un vide d'abord, puis apparition ou réapparition de la vie, et dialogue permanent entre le vide et le mouvement.
Le vide, c'est l'endroit d'où naît quelque chose. Et non l'endroit où pourrit quelque chose.
Les gens confondent souvent cela, et prennent peur dès que ce n'est pas plein, spectaculaire, immédiatement lisible et intelligible. C'est leur problème.

En saluant la calligraphie, et les arbres derrière les vitres pris dans le même mouvement,
je salue quelque chose, et non quelqu'un. Je salue un présent, et non une image du passé.
Les anciens maîtres sont derrière moi, et leur image a sa place dans l'espace de la pratique.
Que salues-tu ? Devant quoi t'inclines-tu ? T'inclines-tu vraiment d'ailleurs ?
Ou bien vas-tu simplement jusqu'au bout de ton souffle, dans une arabesque qui te courbe doucement, les paumes ouvertes, le front allant toucher le sol au dernier instant de ton expiration ?
Je salue l'invisible, la possibilité d'une évidence de cet invisible et du lien qui l'unit à moi comme aux autres. Je salue la possibilité d'un lien, d'un mouvement, d'une circulation.
C'est très simple en fait. Il n'y a aucune mystique, aucune religiosité là-dedans. Mais simplement une voie au quotidien, un désir ou même une nécessité de faire se rencontrer les forces visibles et invisibles qui parcourent la vie.

Le dojo n'est pas pour moi un endroit protégé du monde. C'est une partie intégrante du monde.
Appliquer le même principe au théâtre, à l'écriture, à l'amour, à son enfant, à tout ce qui nous fait tenir debout.

PS : Un site intéressant quoique plus mis à jour, genkisudo.com, site d'un combattant japonais de MMA (mixed martial arts), ou free-fight, un artiste du combat, un très très grand guerrier japonais, qui rejoint complètement la figure du samourai (combattant redoutable et esthète en même temps).