Vendredi 26 Décembre 2008

 

Le froid est venu pendant la nuit. La rue est glaciale et le vent souffle. Je marche tout droit, descendant ma rue déserte, peu éclairée, pue empruntée par les voitures. Au réveil j’ai repassé mon keiko gi, pris un café et maintenant je fume tout en marchant, profitant de la violence du froid et du vent en toute quiétude.

Je goûte chaque instant au dojo. Le temps du café avant la séance, le son des voix encore engourdies par le sommeil, le silence dans les vestiaires pendant que j’enfile mon habit.

Au premier salut je sens que mon corps est relié à mon souffle, l’ensemble se courbant lentement jusqu’au sol où l’expiration s’étire avant de remonter dans une courbe inverse.

La première partie de la séance, comme chaque fois, se fait seul.

Je pousse mes murs intérieurs. Les mouvements sont les mêmes, depuis des années, faits dans le même ordre, mais avec le temps, on peut sentir à travers ces mouvements là où on en est.

Depuis mon retour au dojo, je n’avais pas profité ainsi de la pratique seul.
Là, c’est comme si mon attention se concentrait uniquement sur ma respiration et mon centre. Tout mouvement part de là. C’est le centre qui meut les bras, les jambes, l’ensemble du corps. Pas facile quand on a pris l’habitude d’être seulement dans les bras, ou dans les épaules ou à fortiori dans la tête. Faire le vide de la pensée demeure toujours difficile pour moi, aussi, l’action m’aide à diriger mon attention vers le mouvement. D’une certaine manière, c’est plus simple que la méditation. L’Aïkido est comme du zen en action. Et cela me convient.

Chaque mouvement est une occasion de pousser ses murs intérieurs. De faire circuler le souffle le plus loin possible à l’intérieur et à l’extérieur de soi. Comme si, après avoir été retranché en moi-même, la violence du froid et du vent combinée à la sensation de plaisir profond que j’ai à être sur les tatamis m’enjoignaient à sortir de moi.

Ce n’est pas violent. C’est comme un étirement de l’âme à travers le souffle.

Vient en suite la pratique mutuelle. Etant en nombre impair, je me retrouve comme la veille à pratiquer avec deux partenaires. L’un est stable, calme et assez doux, j’ai pratiqué déjà avec lui hier, l’autre est plus saccadé, un peu raide, comme si son centre était légèrement brouillé.

Aucun jugement là-dessus, surtout aucun jugement, mais une sensation assez claire du centre des autres. Quant au mien, je tâche de ne pas le perdre. L’enthousiasme est là, la joie toute simple. Je repense à une phrase de Le Clézio disant que le bonheur, ce n’est que la sensation d’être vivant. Alors à ce moment-là, je suis heureux, pleinement.

Les mouvements s’enchaînent. J’essaye de me laisser entraîner par le mouvement, de précéder les attaques. Le schéma classique dirait que ce n’est que lorsque l’attaque arrive que la technique peut être appliquée. Pourtant, au fur et à mesure, on s’aperçoit qu’on « conditionne » en quelque sorte  l’attaque de par sa posture. C’est comme si l’on créait un appel d’air dans lequel le partenaire va s’engouffrer. Avoir cette sensation, que ce soit en tant qu’attaquant ou lorsqu’on réalise la technique, est très agréable. Le mouvement est continu, comme s’il ne pouvait pas se résumer à un processus d’attaque/défense.

J’essaye dans ma façon d’attaquer d’être présent, stable et à bonne distance. La notion de la distance est très dure à gérer. Etre à la bonne distance, c’est être véritablement sur un fil. Celui qui entre trop est pour ainsi dire aussitôt absorbé par la sphère de l’autre. Celui qui n’entre pas assez ne se livre pas, ne s’engage pas et la technique n’a plus de sens véritable. Il faut se tenir à la lisière tout en s’engageant, prêt à prendre le centre de l’autre, ne chuter que lorsqu’il n’y a plus d’autre solution ou que la direction donnée par le partenaire est claire. La question de l’attaque n’est pas la question d’être plus fort. C’est comment être là. Question magnifique qui se répercute à l’infini sur le plateau et dans la vie.

L’étape où je me trouve, c’est à la fois un grand besoin de précision, une correction à apporter sur certains mauvais réflexes pas encore gommés ( notamment une tendance à courber le haut du corps, le regard se portant sur une horizontale assez basse) et le désir de se laisser emporter, entraîner dans un mouvement d’ensemble, un endroit où la technique devient fluide. Où la question du positionnement du corps cède la place à la circulation du ki.

J’essaye de prendre soin de mes partenaires. Ca respire. Ca circule. Nous sommes sur un terrain juste, sans jaillissement, mais juste.

Je participe à une démonstration avec mon maître. Je vais pour saisir sa main mais déjà elle n’est plus là, je suis le mouvement, passe derrière lui et tente de le saisir par derrière. J’ai l’impression de tourner autour d’une chose solide et souple en même temps, mais proprement inamovible. Il change de technique, je chute en avant et me relève aussitôt. Peu à peu, je comprends la technique qu’il souhaite montrer et m’adapte pour être plus clair dans mon attaque. Il y a quelque temps, j’aurais cherché d’abord à savoir quelle était la technique avant d’attaquer. Là, j’y vais, je tente surtout d’être à la bonne distance, de ne pas m’effacer dans une sorte de réflexe de « connivence » dû à la démonstration. Je suis assez énergique et reçois en retour de l’énergie. C’est agréable. Vivant. Je salue mon maître et retourne pratiquer avec mes deux partenaires, le sourire aux lèvres.

Mon maître vient un peu plus tard corriger un de mes partenaires.

Je réalise que, quelles que soient les techniques, c’est toujours avec le centre qu’on entre. C’est toujours le centre qui ouvre la porte pour pouvoir englober le partenaire.

C’est toujours le centre qui entre. Sur une attaque verticale à la tête avec tranchant de la main, on a tendance à entrer d’abord avec les bras, pour bloquer le mouvement du bras qui va s’abattre sur sa tête. C’est les bras qui agissent en premier. Pourtant, lorsqu’on entre d’abord par le centre (c’est-à-dire en déplaçant le centre directement dans l’espace de la sphère de l’autre), cela se passe beaucoup plus simplement et facilement. Bien sûr les bras montent pour bloquer l’attaque et descendent ensuite pour faire chuter en avant le partenaire. Mais le cœur de la technique n’est pas là. Le cœur, c’est de s’être placé à un endroit qui est une sorte d’espace vide, depuis lequel on va pouvoir conduire sans aucune force le partenaire.

Lorsqu’on ajoute à cela la respiration, le mouvement se met à parler une autre langue. On quitte alors le terrain du Bushido (la voie du guerrier) pour entrer ailleurs. Cet ailleurs qui est également la source de tout mon travail artistique. Un paysage humain.

Le ki passe plus facilement avec le partenaire qui est le plus stable. C’est normal. Mais je tente d’être moi-même le plus stable possible, de ne pas me placer à un endroit d’abandon ou de résistance. Surtout avec celui de mes partenaires qui est le moins stable.

Il y a un mois environ, nous avions pratiqué ensemble, dans une sorte de résistance mutuelle. Cette résistance-là partait sûrement d’un bon endroit, celui de montrer à l’autre que si le mouvement n’est pas assez clair, l’attaquant peut riposter, mais nous nous étions laissé contaminé un peu trop. La pratique était devenue en force, et sur le dernier mouvement, je lui avais fait mal, par un manque de précision évident dans mon mouvement. Je m’en étais voulu et cela m’avais montré que je n’avais pas encore franchi certains obstacles.

Ce matin, étant enthousiaste et comme porté par la pratique, je sais que je peux facilement entrer trop fort ou manquer de précision.

Je tente de canaliser l’énergie et la séance se poursuit bien. Je ne tente pas de corriger mon partenaire. Je ne suis pas suffisamment avancé pour le faire, sauf quand cela me paraît évident.

A la fin, je change de partenaire. Je le connais, même si nous ne pratiquons pas souvent ensemble. Ses mouvements sont attentionnés et lents. C’est agréable. Le mouvement libre est un peu brouillon, mais j’y prends du plaisir. Sur le dernier mouvement, je m’aperçois que je suis encore beaucoup trop en force. L’horizon, chaque fois qu’on avance, se déplace. Il y aurait matière à désespérer, sachant que cela fait plus de quatorze ans que je pratique et que je ne parviens pas toujours à trouver la clé sur des mouvements simples, mais cela ne tiendrait pas compte qu’un simple mouvement est un terrain infini de recherche. Aucune envie de désirer autre chose. Je goûte le plaisir et la douleur d’être en chemin. Le plaisir et la douleur. L’empêchement et l’ouverture. C’est peut-être le fait de sentir que tout cela est relié qui me donne l’enthousiasme.

La fin de la séance arrive. Tout le monde est assis en seiza et le silence tombe sur nous tranquillement. Je regarde devant moi et vois à travers les fenêtres, au loin, dans la lumière du jour en train de naître, le mouvement des arbres qui tanguent sous les rafales de vent.

Je suis à ma place et retourne à ma source.