Mercredi 24 Décembre 2008

 

Réveil à 6 heures, sans difficultés. Je laisse l’appartement dans le noir et me prépare un café.. Je ne fais rien. Je vole au temps des apartés, des perforations, des suspensions. Ma lecture de la veille,  « l’éloge de l’insécurité » d’Alan watts traîne quelque part au fond de moi.

Ne pas s’enferrer dans le passé ou la projection dans le futur, mais tendre vers un présent qui, une fois redécouvert, peut changer beaucoup dans la sensation d’être en vie.

La pratique d’Aïkido m’a aiguillé considérablement sur cette voie. Il y a eu des prix successifs à payer. Mais la sensibilité s’est accrue. L’ouverture s’est faite. La conscience a évolué. Ce n’est pas encore le basculement de l’autre côté, le passage définitif dans le champ d’une sensibilité agissante, sans déperdition ni scories, ainsi que j’ai pu me le représenter certaines fois. Ce n’est pas encore cela, mais je crois que la pratique d’Aïkido a montré la voie, une voie sans forme mais qui peut prendre, dans chaque situation, une forme différente et appropriée. Que ce soit sur le plateau, sur les tatamis, dans l’écriture ou même dans sa posture de corps, sa respiration. La liste est sans fin.

Je me souviens du plaisir à découvrir que tout cela correspondait. Qu’un certain type d’énergie pouvait se retrouver dans sa manière d’aborder une répétition, un week-end avec son enfant, une lecture, un mouvement martial.

Juste faire les choses. Les traverser pleinement mais sans s’y accrocher. Agir ainsi c’est laisser la possibilité que le réel se mette à nous relier.

Dehors, le froid est un peu plus mordant qu’hier. Je quitte le trottoir et marche sur le goudron de la rue, à la place des voitures qui ne viennent pas. La perception des volumes de la rue est autre, quelque chose respire. Je profite du vide et m’y nourris.

La pratique aujourd’hui se fait à trois. Mon maître nous demande de nous regrouper par taille, je rejoins deux autres hommes et nous commençons à pratiquer.

L’intérêt majeur de la pratique à trois est l’abandon nécessaire du rapport de force. Lorsqu’on est saisi par une personne, on peut encore, si on y tient, tenter de résister, de forcer pour voir si, par chance, on ne serait pas plus fort physiquement que la personne. Avec deux attaquants, cela devient plus difficile.

Je prends ce temps de pratique comme un encouragement à l’effacement. Pour pouvoir faire corps avec deux attaquants, deux partenaires, il faut pouvoir les englober. Donc s’effacer radicalement d’un certain terrain pour se glisser dans un autre.

S’effacer n’est pas être absent. Je réalise aujourd’hui encore que l’endroit de présence nécessaire est ténu, difficile à trouver mais passionnant.

Mes deux partenaires sont plus grands que moi (ce qui arrive rarement). Il y a quelques années, ce genre de séance m’aurait handicapé dès le départ. Impressionné par la pratique à trois, sceptique quant à ma faculté d’y parvenir, j’aurais pratiqué comme quelqu’un qui boîte.

Mais aujourd’hui, cela se passe différemment. Cela circule et malgré quelques maladresses et imprécisions, j’y arrive. Je me concentre surtout sur la force à ne pas produire. La force à ne pas produire. C’est comme aller à contre courant d’un réflexe. Désapprendre. Désapprendre encore. La pratique à trois est agréable et même si les techniques dans leur répétition créent pas mal de fatigue (je n’ai pas pratiqué depuis un mois, j’en sens les conséquences), je suis heureux de voir que le centre est là, en moi. Parfois un peu rentré. Parfois un peu abîmé. Mais présent.

Un mal de tête persistant ne me lâchera pas de toute la séance. Je sais quelles forces sont en train de travailler en moi, je sais pourquoi et je sais vers où elles m’emmènent. L’Aïkido est la meilleure réponse que j’ai trouvé à cela.

C’est comme si je revenais chez moi sur les tatamis. J’aimerais pouvoir dire, ainsi que mon maître me le confia un jour «  j’ai compris un jour qu’on pouvait me blesser, me heurter, me tuer même, mais qu’on ne pouvait plus me vaincre ».  Mon malaise vient du fait qu’en ce moment, je suis vulnérable, considérablement, et qu’à l’intérieur de moi des luttes sont en train d’être livrées qui aboutiront à ce qu’une part de moi soit vaincue. Reste à savoir laquelle.

La pratique d’Aïkido affûte une certaine lame en moi.

Pacifier quelque chose. Il me semble que le terrain normal, c’est cela. Et que c’est le reste qui est anormal. Ce rythme au dehors. Ces relations. Ces rapports de force.

Mais au-delà de cela, je sais surtout que l’endroit de liberté qui me reste, c’est celui de mon point de regard. C’est cela dont il faut que je prenne soin. Avec la pratique, c’est cela que j’affûte.