Lundi 22 Décembre 2008

 

Voilà près d’un mois que je n’ai pas pratiqué. Les répétitions de Hana no Michi m’ont tenu à l’écart, géographiquement et intérieurement, de la pratique. Ce matin, réveil à 6 heures, et presque aussitôt dehors. La température est douce. Je ne sais trop comment je vais retrouver le dojo après cette séparation. Je sais aussi que je veux pratiquer avec quelqu’un de précis.

Une personne que je ne peux voir qu’exceptionnellement au dojo et dont je sais la venue aujourd’hui. Quelque chose d’important m’a relié à elle et me relie toujours.

J’ai envie de la retrouver sur les tatamis, et parler avec elle avec le langage d’Aïkido. D’habitude, j’essaie de ne pas choisir celui ou celle avec qui je pratique. Mais aujourd’hui, l’occasion est comme évidente.

Le dojo est déjà plein, rempli de présences lorsque j’arrive. Mon maître est là. J’ai la sensation, comme après chaque départ, de me sentir étranger. D’être dans un décalage très léger mais perceptible, aussi bien par moi que par les autres. Je connais cette sensation, elle s’applique pour ainsi dire partout et j’ai appris peu à peu à « négocier » avec elle.

Je laisse passer un peu de temps, une tasse de café et une cigarette ; j’attends patiemment que l’heure de la pratique arrive.

Dans le vestiaire, je retrouve mon kimono, mon hakama (jupe noire utilisée par les Aïkidokas), comme on retrouve de vieux objets patinés par le temps.

J’arrive en premier sur les tatamis, prend le temps de nouer mon hakama.

Je me place derrière la personne avec qui je veux pratiquer. Je m’assois et retrouve la position seiza (assis sur les genoux) qui instantanément me calme et ouvre ma respiration. Bien sûr, au cours de la pratique solitaire, je constate comme un éloignement de mon corps avec les mouvements. Comme si je n’étais pas là, pas complètement, pas capable de suivre le rythme. C’est étrange de fouler cette terre à nouveau, cette terre qui m’est si familière et en même temps dans un rapport de point d’horizon permanent. Sans but, car le but est inatteignable.

Il faut accepter d’avoir l’humilité de marcher, de marcher simplement. Je salue ma partenaire. Elle accepte mon invitation.

La séance est une leçon de réel. Ou comment alimenter la direction qui est la sienne face aux difficultés, murs, blocages. Pour le dire autrement, la rencontre n’est jamais l’imagination ou le fantasme de la rencontre. Ma partenaire et moi l’éprouverons toute la séance durant.

Nous pratiquons ensemble pourtant je sens une distance bien réelle et bien ancrée, mieux ancrée peut-être que nos centres respectifs. Je sais d’où elle vient et je l’accepte.

Mes désirs de fonte des glaces sont revus à la baisse. J’essaye d’insuffler un peu de chaleur tout en sachant que l’un comme l’autre, nous n’avons pas pratiqué depuis longtemps et ne sommes pas, dans notre vie actuelle, dans la paix intérieure.

C’est dur, ça cherche à s’ouvrir mais ça ne s’ouvre pas. On passe l’un à côté de l’autre ou plutôt, on se maintient à bonne distance, à distance respectable.  C’est justement la soudaine disparition de la distance entre deux êtres qui fait que l’Aïkido est tellement passionnant.

Le maître montre, adapte, ne perd jamais son souffle. Agir, conduit par la respiration, cela semble simple  lorsqu’on le voit. Mais lorsque l’on essaye à son tour, on ne peut que constater les difficultés à être dans cette simplicité-là.

Difficile de tracer une continuité et une surtout une alimentation réciproque entre ces trois dernières semaines de répétition et ce moment de pratique. Pourtant, je vois bien, de loin, comment tout cela est naturellement relié. La question du souffle, la présence à la fois dans l’effacement et l’ancrage dans le sol, le lien entre terre et ciel. Je vois tout cela de loin.

De loin. Le problème est bien là. Mais le corps est comme engourdi, âme et esprit dans la chair, puzzle aux pièces éparpillées au-dedans. Dans ces cas-là, il faut juste continuer à pratiquer et tenter de gagner de minuscules parcelles de son propre terrain. Ici une sensation du centre, là un raidissement du bras que l’on surprend et efface aussitôt.

Aujourd’hui, je ne peux que porter mon attention à ce que je fais sans être pleinement dans la pratique.
Ma partenaire fait de même. Elle a un port de tête qui parfois est comme abandonné, et une raideur dans les bras persistante. Elle met de la force et je n’arrive pas à faire ce que je voudrais, l’englober complètement en douceur et lui faire sentir qu’une autre manière est à portée de main. Mais pour le faire, je dois moi-même le ressentir d’abord et être suffisamment centré pour être capable de le faire sentir à l’autre. Ce n’est pas le cas aujourd’hui.

Notre pratique n’est pas une pratique du refus. Mais les portes tardent à s’ouvrir. Je n’en veux à personne, ni à moi ni à elle.

Il est évident que je suis atteint par les derniers évènements. Répétitions magnifiques de Hana no Michi, présentations aux professionnels et là, silence, trou blanc ou trou noir, mais trou, soudaine et immense incertitude quant à l’avenir de ce projet. Je devrais être habitué car cela a toujours été comme ça. Pourtant, à chaque fois, j’encaisse, je me vois tomber au sol ou tout foutre en l’air, j’en suis quitte pour deux ou trois crises de larmes.

Toujours à l’arrache, toujours dans l’exercice du doute alors que l’on demande justement à ceux-là d’être ceux qui ne doutent pas. 

L’instabilité chronique de ce travail est usante, éprouvante et je me demande si vraiment cela en vaut la peine. Je me vois, le corps et l’âme foutus en l’air. Cela est d’autant plus dur que j’ai vu, entendu, senti la justesse pendant le travail. L’incandescence. Le partage, avec bon nombre de spectateurs, d’anonymes, d’amis.

Je dois participer inconsciemment à cet isolement. Je vois quels endroits de moi l’attendent, le désirent, le chérissent. Je les connais et les combat. C’est une lutte intérieure permanente. Peut-être est-ce de là que vient mon attrait pour les arts de combat. Parce que je me sais champ de bataille depuis longtemps et qu’en lui donnant un corps dans l’écriture, sur le plateau ou dans mon propre corps sur les tatamis, c’est peut-être la métaphore de ma propre vie que je joue sans cesse. Que j’ai besoin d’avoir là, devant mes yeux. Pour en faire autre chose à travers l’art, qu’il soit martial ou non.

Aujourd’hui, je n’ai qu’une réponse à toutes mes questions. Pratiquer sans fléchir, et traquer les œillères. Pratiquer avec la régularité et la calme évidence, que ce soit l’Aïkido ou l’écriture, et connaître ses œillères, celles qui sont à l’intérieur, mais aussi l’extérieur de moi, les voir, les nommer et les combattre. Je remarque que les œillères du corps (difficulté à garder le centre, perte de la respiration comme guide) sont aussi bien ancrées que les œillères de l’esprit. Que tout est lié. Il me suffirait de poser mon souffle, de l’approfondir et la paix de l’esprit, même fine, arriverait. Il suffirait alors de respirer. Seulement respirer.

Mais nos chutes nous coupent le souffle.

Une certaine forme de chute ne doit pas être acceptée, pour pouvoir en embrasser une autre, bien plus grande et plus belle. Mourir c’est aller au bout de l’expiration. Aller au bout. Respirer pleinement et vivre pleinement, et mourir après avoir vécu pleinement.

Sans être dans une intensité excessive permanente, vivre le quotidien comme quotidien.

Ainsi en est-il de cette séance. Elle ne contient pas de révélation mais juste un travail humble et limité au présent. Aujourd’hui nous sommes limités et loin l’un de l’autre. Cela ne change rien à la direction suivie.

Ma partenaire et moi sourions car nous savons que nous faisons notre possible. Sur le mouvement libre, je fais très attention à ne pas me laisser entraîner dans une énergie trop forte car pour peu que je n’y sois pas, l’excès d’énergie me rend moins précis et il y aurait risque de faire mal. Sur le dernier mouvement, Kokyu-ho, fait assis en seiza avec saisie des deux poignets, là encore, nous faisons de notre mieux. Ce n’est pas l’ouverture immense que j’espérais secrètement. Mais à bien y regarder, je ne suis pas moi-même dans un état où je peux faire transiter cette ouverture comme il faut.
La séance touche à sa fin et je n’ai pas l’appétit de certaines séances, où je sortais des tatamis le corps comme ouvert par mes propres mains ou les mains de l’autre, impatient d’y retourner le lendemain matin.

Non, il n’y a pas cela aujourd’hui. Mais la réappropriation prend du temps. Que ce soit dans une voie ou dans une relation. Et le désir d’écrire cela, d’écrire cette forme « d’à côté » a plus de valeur à mes yeux que n’importe quelle imagination de relation, de projet, de sentiments. Ainsi nous nous apercevons un matin que nous habitons le réel.