Dimanche 4 Janvier 2009

 

Je suis rentré à Paris hier. Pendant une semaine, j’ai pris le large avec ma fille, au bord de l’eau, goûtant les plaisirs simples de marcher, parler, jouer et découvrir avec elle.

Le retour à Paris est en quelque sorte un retour au quotidien. Il y a quelques temps, ce mot-là m’aurait effrayé. J’y aurais vu une lente immobilisation de mes capacités, un contraire à la spontanéité. Aujourd’hui, je tente de l’aborder différemment. Pour creuser assez profondément, il faut être régulier. Répéter le mouvement de creuser jusqu’à l’oublier tout en le faisant. C’est cela qui pose problème parfois dans la pratique du plateau. On se bat deux ans pour pouvoir profiter d’un plateau pendant deux mois. Irrégularité de la pratique qui, me semble-t-il, clôt des portes.

L’Aïkido et l’écriture peuvent être pratiqués quotidiennement. Je m’aperçois que ma passion pour l’Aïkido vient aussi de cela. Je peux infiltrer le quotidien avec ce qui m’intéresse vraiment. L’intensité, tout en étant bien réelle reste douce. Loin de ces fièvres d’écriture, d’amour qui m’ont déjà pris, pendant quelques semaines, quelques mois, avec une grande violence. Je pensais que la seule valeur se trouvait là, qu’il s’agissait uniquement d’une intensité à faire croître toujours. Là, c’est plutôt une intensité diffuse, moins importante, mais continue que je cherche. L’approfondissement passe par là, j’en ai la certitude.

Je suis dehors à 7H40, vingt minutes avant la séance qui commence le week-end, à 8h. La température a encore baissé. On est en dessous de zéro, moins cinq me dira-t-on un peu plus tard dans le vestiaire.

Je m’assois derrière un pratiquant, encore débutant. Nous nous saluons. Son corps est comme défait. Des parties disjointes qui peinent à se relier. Pour combler le manque, la force se concentre automatiquement dans les bras. Il a conscience d’un malaise, mais ne sait pas comment aller à contre courant. Je tente quelques corrections, cela fonctionne. Mais je place ma concentration sur mon propre centre, afin de ne pas répondre à sa force par la mienne. Je sais que ce réflexe là est encore présent en moi. J’aurais plutôt tendance à forcer qu’à m’effacer. Aussi, là, je prends la tangente.

Le premier mouvement nous demande de prendre le centre tour à tour, celui qui attaque est conduit par l’autre, puis reprend le centre en une respiration et devient à son tour conducteur, et ainsi de suite. Bien que le mouvement implique les bras, il ne part pas de là. C’est comme si l’on creusait une rigole d’eau dans la terre. Je me souviens de ces jeux que je faisais enfant, un nombre incalculable de fois. L’eau suivait le sillon que je creusais dans la terre avec un bâton. Je pouvais m’amuser des heures ainsi, à voir comment je pouvais conduire l’eau, comment l’eau acceptait mes directions, tant que je respectais le fait qu’elle devait s’écouler.

Ici, il en va de même. Comme si l’on était et l’eau et le bâton et la main qui conduit. Je tente de faire naître le mouvement du centre. Une fois, puis deux, trois. Ca suit et le partenaire se laisse entraîner.

Le mouvement le plus intéressant arrive. Il vient en réponse à une attaque circulaire sur la tête. La main est utilisée avec le tranchant et vient frapper la paume ou le cou. Le premier réflexe est de lever les bras pour bloquer. Je connais bien ce mouvement et l’apprécie ? pourtant, aujourd’hui, mon maître insiste sur un autre aspect. L’entrée dans la sphère de l’autre, si elle est bien réalisée, coordonnée avec la respiration de l’autre, rend le blocage de l’attaque presque inutile. C’est comme si l’on venait se coller à l’autre, se mettre « sous sa protection » comme dit mon maître. Alors, lorsqu’on est à la bonne place, il suffit juste de prolonger un tout petit peu le mouvement d’enroulement et le partenaire chute. La parade, le blocage, implique une distance. Je n’entre pas ni ne permet à l’autre d’entrer. Là, c’est bouleversant de risque, de simplicité et cela fonctionne véritablement. C’est comme s’il existait dans le mouvement de l’attaquant un  point aveugle dans lequel il est possible de se glisser, uniquement grâce à une bonne coordination, il ne s’agit pas d’être habile mais d’être capable de devenir une sorte de calc de la présence de l’autre pour pouvoir entrer. Dès lors, aucune force n’est vraiment nécessaire. C’est une direction, donnée plus ou moins énergiquement. Là, c’est très doux. Pourtant, j’ai du mal. Je ralentis. Je m’aperçois que le blocage de l’attaque par les bras m’empêche de voir plus loin. J’enlève le mouvement des bras et tente de me positionner justement. Deux fois sur trois, je suis trop loin pour véritablement entrer. Mais il suffit d’éprouver une seule fois la technique pour comprendre la direction. Je reprends, encore et encore. Je donne des conseils à ma partenaire qui trouve finalement la porte d’entrée. Ma chute est plus agréable, plus libre. On ressent la qualité du mouvement de l’autre.

Mon maître vient nous corriger sur l’attaque. Il me demande ne pas bouger et parle à mon partenaire. Il explique, décompose le mouvement. Je garde les yeux ouverts. Puis, soudain, il montre l’attaque en vitesse réelle. La force est telle que je suis obligé de fermer les yeux pour occulter le réflexe premier qui serait d’agir face à la puissance de l’énergie que je sens arriver sur moi. D’agir ou de fuir. J’éclate de rire.

La pratique se poursuit. Je laisse en gibier mes bras, ma force. Je garde en moi la précision et cherche la bonne distance, la fluidité juste.

Sur la démonstration du mouvement libre, mon maître demande à un ancien et moi de venir. Nous pratiquons, il nous interrompt et parle du danger à s’en tenir à des face à face, des confrontations, en bref, des postures conscientes ou inconscientes de combat dans lesquelles prédomine la question du plus fort. Je me demande si c’est cela que j’ai donné à voir. Apparemment, oui. Je me retiens de poser la question plus tard à mon maître, à tort ou à raison je ne sais, mais je garde ma sensation et tâche de mettre en application ce que j’ai entendu. Je retrouve mon partenaire et nous achevons la séance ensemble.

Je garde la sensation de cette entrée, ce point aveugle du mouvement de l’autre dans lequel on se glisse. Il me semble qu’il faudrait pratiquer cette fin de séance dans la seule liberté de suivre le mouvement de l’attaque et de l’amener jusqu’à son expiration. Souvent, il m’arrive de décider, en une fraction de seconde, comment je vais répondre à telle attaque. C’est la pensée qui choisit et l’action suit. Pourtant, j’ai l’impression qu’une autre chemin est possible. Si l’on se mettait à l’écoute du mouvement de l’autre, si l’on partait du principe qu’on va permettre à l’eau d’aller plus loin à partir de sa direction propre, alors il n’y aurait qu’à lire le mouvement de l’attaque pour trouver son propre résolution, son point de limite, de transformation.
Mon maître insiste beaucoup sur le Tao réalisé, la réunion du yin et du yang. Effectivement, lorsque l’on voit ses mouvements, il y a quelque chose d’un enchaînement naturel qui apparaît. J’entrevois à peine ce qu’il veut dire, ou plutôt, je comprends très bien intellectuellement, mais la mémoire du corps, tout en connaissant ce goût, ne sait ni où elle l’a perçu, ni comment le retrouver.

C’est un encouragement à lâcher. Encore une fois. Lâcher quelque chose pour mieux se loger, en son centre. Etre non pas le centre du monde mais se placer à la naissance de l’univers. L’inspiration est la naissance, l’expiration la mort. Il n’y a rien de trop grand dans cette direction. Juste accepter que l’on fait partie d’un mouvement d’ensemble et que l’on peut retrouver au-dedans les bases mêmes de ce grand mouvement. Sans œillères.