Mercredi 30 Septembre 2009

 

Il est 6 heures. La longue rupture que je viens de traverser s’est soudain ouverte. Après plus d’un mois où le dojo m’est apparu pour la première fois depuis longtemps comme un lieu autre, lointain, vers lequel mon énergie et mon désir n’allaient plus, la porte se ré-ouvre. En moi.

 

Il a fallu attendre, cultiver les terrains défrichés ailleurs, tâcher d’en prendre soin, exister pleinement ailleurs, sans dojo, sans aïkido, avant de pouvoir revenir.

L’ouverture, tout comme la fermeture se sont faites d’elles-mêmes, sans que je puisse y faire quoi que ce soit.

 

Subir. Espérer. Essayer. Echouer. Puis ne plus y penser.

 

Alors ce qui n’était pas aligné, s’aligne et les yeux sont grands ouverts à 6 heures, sans joie particulière. C’est juste clair. Le bon moment.

Pendant la séance, je pratique avec une femme avec laquelle je me sens « égal ». Nous pratiquons depuis à peu près le même temps, nous sommes parfois gauches, parfois clairs. Il se dégage d’elle une bienveillance et concentration ouverte sur l’extérieur. C’est parfait pour reprendre la pratique.

 

Mon maître ne viendra pas nous voir. A peine quelques secondes.

Je n’en ai pas le manque, parce que je suis concentré à retrouver mes propres repères. Je n’ai pas la place intérieure pour souhaiter, désirer qu’il vienne nous voir, nous parler, nous corriger.
Je fais les choses par moi-même et cela se passe tranquillement. Pas de saisissement, pas de mur, le mental travaille encore, des pensées contraires, hors propos, arrivent, mais tout cela est comme légèrement en sommeil. Sans m’en apercevoir, je me recentre.

 

La respiration en fil ténu. Peu à peu, au cours de la séance, une autre partie du corps, plus profonde, semble se réveiller. Je sens ma respiration s’approfondir. Pas de manière continue, mais par à coups. Brusquement, l’expiration creuse, et le rythme du mouvement ralentit, se stabilise, se centre.

 

Après la fin de la séance, je fais le dos-à-dos avec un homme avec qui je n’ai pas pratiqué. Cela fait plusieurs mois que nous ne nous sommes pas vus. Là encore, le simple fait de le porter sur mon dos m’oblige à respirer correctement. Et la remontée du corps à la fin du mouvement s’accompagne d’un très léger vertige agréable.

 

Les retrouvailles avec le dojo ne sont pas fusionnelles, passionnelles. Tant mieux. Ce n’est pas ce que je cherche. Mais j’ai plaisir à voir qu’aussitôt le lien renoué, l’évidence tranquille, calme, se retrouve.

J’ai achevé hier une période de travail d’un mois et demi, qui correspond à mon temps de séparation d’avec le dojo. Aujourd’hui je retourne dans cette partie de ma vie si particulière, qui s’incarne au dojo.

 

Les premières semaines où j’ai ressenti l’absence de désir, je me suis dit que peut-être le temps était venu de poursuivre le travail amorcé au dojo sous d’autres formes. Et que je ne remettrai plus les pieds là-bas. Et quelque part, cela m’avait semblé être une bonne conclusion de l’enseignement que j’ai reçu de mon maître.

Bien que je n’en sois pas encore sûr, je pense que le moment n’est pas arrivé encore.

 

Cette « coupure » m’a montré que je pouvais vivre sans le dojo. Sans mon maître. Sans l’Aïkido. Le retour de ce matin n’est pas un retour à la source.

C’est le démarrage peut-être d’un nouveau cycle.

 

En rentrant chez moi, dans la rue, je goûte à cette sensation jamais entamée de plaisir d’avoir pratiqué. Jamais, même lorsque les séances étaient catastrophiques ou tendues, cette sensation ne m’a quitté.

 

Arrivé chez moi, je reçois par mail des retours sur les représentations de mon spectacle « La plénitude des cendres ». Certains m’intéressent. D’autres pas. L’un d’entre eux, reçu ce matin, pointe le possible excès de vouloir dans mon travail. L’absence de dépossession.

Vu de ma place, il n’y a pas pire que cela.

 

La volonté de l’artiste doit se dissoudre dans l’œuvre, sans quoi il n’y a pas d’œuvre possible. Alors? Aurais-je, sous couvert d’un discours axé sur le « non-faire », travaillé de façon rigoureusement inverse ?

Il ne s’agit pas de savoir si cette critique est fondée ou pas. D’autres critiques m’ont dit rigoureusement l’inverse. Il s’agit plutôt de savoir comment elle éclaire le chemin.

 

La force de la volonté est nécessaire au travail. Mais elle doit, à un endroit, céder la place.

 

Echo immédiat des tatamis et de la pratique de l’Aïkido. Que dit l’Aïkido: travaille et lâche. Travaille et lâche. Ou même. Pratique et cela lâchera. Creuse toujours plus profondément, sans volonté, et cela s’ouvrira.

Il se pourrait que le peu de fréquence du travail (on répète une semaine à la va-vite, on joue deux fois et rendez-vous dans trois mois) agisse sur la manière dont on travaille.  

 

Le danger, c’est d’avoir un travail trop concentré, trop conscient de lui-même, pas suffisamment ouvert au monde, concentrant l’attention vers l’intérieur et ne se laissant pas suffisamment déplacer ou traverser par les flux du monde.

En termes d’Aïkido, cela veut dire : être concentré sur soi-même, sur ses mouvements, sans comprendre que la clé se trouve dans ce que l’autre va donner, et de comment on va guider cette effraction du monde dans notre sphère pour en faire un endroit de rencontre.

 

Question et doute mêlés qui se répercutent à l’infini sur les tatamis et sur scène.

 

C’est une concentration qui n’en est pas une qu’il faut chercher. La vraie concentration est là.

 

Echo direct de ma lecture actuelle Tchouang Tseu et de ce que j’en comprends: l’état idéal est un état « sans effort ».