Lundi 28 Mai 2007

 Réveil difficile. J'oscille entre 6h et 6h10 dans un entre-deux mouvant, partagé entre le désir de se rendormir et celui d'aller au dojo. Déjà plusieurs jours que le sommeil l'emportait à chaque fois, que je cédais au sous-entendu « je suis fatigué » pour m'accorder un espace d'oubli ou de repos. A 6h08, l'heure était celle-là, je me lève.
Café et départ dans la foulée, le temps d'être accueilli dehors par un ciel gris maussade, complètement contraire à ce que j'attends d'une fin de mai.
Mais la rue déserte, quelle que soit le temps, demeure belle.
Déjà ça. Voir la rue déserte. Voir le commencement du jour. Complicité à peine sentie entre les quelques personnes qui marchent. Un regard, un sourire entre un homme et moi, lorsque nous regardons la rigole du caniveau où coule non pas de l'eau mais du lait.
J'arrive au dojo en avance. Bien en avance, comme j'aime à le faire. Les dix minutes entre 6h20 et 6h30 changent pas mal la donne.
Dans un cas, le temps n'est pas compté et le dojo lui-même s'éveille, les tasses pour le café ne sont pas installées, peu de gens sont là, dans l'autre, le mouvement est déjà là, et il faut le rejoindre. La différence compte pour moi. Assister et initier le début du mouvement, ou le suivre.
La séance est dirigée par mon maître. Je pratique avec un ancien que j'ai toujours pensé un peu raide. Nous avons, de fait, une certaine distance entre nous. Cela a toujours été comme cela. Le ki, sans être bloqué, n'est pas attiré vers lui, et inversement.
Cela pour dire que la base est toujours différente, en fonction du partenaire, et que c'est à chaque fois à partir d'une base nouvelle qu'il faut pratiquer. La force mise dans les mouvements, la façon de se regarder, la vitesse, la sensation de la respiration, tout change, à chaque fois.
J'ai compris cela il y a quelques temps et je m'applique depuis à sentir sur quelle base nous démarrons.
L'homme que j'ai en face de moi est neutre et légèrement fermé. Je le suis de même.
Notre rencontre prendra toute la séance mais elle sera véritable.
Peu à peu, chacun d'entre nous essaye de faire passer un peu plus. D'abord à partir de soi, être juste, réaliser la technique correctement, ne pas perdre le centre, ne pas se raidir, puis vers l'autre, en se permettant de corriger certains détails de posture.
Le schéma du combat est illusoire. Nous essayons tous les deux de nous rejoindre inconsciemment.
De moins en moins présent dans les bras. De plus en plus dans le centre, les hanches, le point de départ de tout mouvement. Je perds encore ma propre trace. Mais peu à peu, cela se stabilise, disparaît de moins en moins.
Etrangement, quelque chose devient plus simple. Je mets en veille volontairement mes bras, ma tête, ma connaissance technique et laisse le centre diriger. C'est comme si j'abandonnais du terrain pour ne garder qu'un périmètre, mais un périmètre que j'investis plus. Comme si j'essayais de mettre les choses dans l'ordre. Le centre d'abord, le reste ensuite.
Je réalise à quel point j'ai scindé mon corps, ignorant le bas, faisant fonctionner la tête à plein régime, la tête qui elle-même concluait dans son intelligence que le centre était essentiel.
Et le centre, pendant ce temps, de rester muet.
Ma pratique est plus silencieuse en termes de pensée. Et là, le centre prend sa place. Mon partenaire m'aide. Je le corrige sur un mouvement, n'hésitant pas à entrer plus que de raison pour lui montrer qu'il se doit de me conduire, c'est-à-dire me mener à entrer là où il veut que j'entre. Difficile de pratiquer avec un partenaire qui ne garde pas conscient ce qu'implique sa place d'attaquant. Mais là, ce n'est pas le cas.
Le temps passe. Nos mouvements se simplifient, dans la marge qui est la nôtre. Le maître passe, explique quelques détails très techniques. C'est bien. Il ne nous corrige pas sur le fond. Nous sommes donc sur la bonne voie. Et effectivement, nous appliquons ces détails et cela circule encore mieux. La technique au service de la voie. La technique pour stabiliser la voie. La technique comme embarcation lente.
Nous nous rapprochons, c'est la sensation que j'ai.
Le mouvement libre est montré par mon maître en seiza (position à genoux). Il nous dit de faire comme nous le souhaitons. Nous choisissons de tenter la seiza également. Apparemment, la seiza est plus difficile, les mouvements de jambes se font toujours à genoux, gênant apparemment la fluidité. Pourtant, la rencontre avec l'homme a lieu là, d'un côté et de l'autre. La position en seiza, peut-être parce qu'elle arrivait en fin de séance, nous libère. Tout à coup, le chemin traversé pendant toute la séance s'ouvre. Nous pratiquons dans une réelle proximité, le souffle file, les mouvements de l'un et de l'autre se rapprochent, s'unifient.
A ma propre surprise, la seiza ne me gêne pas, tel que je l'avais imaginé. Je ne quitte pas mon centre et c'est alors une économie de mouvements, une force minime, une respiration calme.
Nous changeons de partenaire. Je me mets debout et réalise, l'espace de quelques secondes, avec le partenaire nouveau, une jeune femme qui me connaît bien et s'amuse souvent à me coincer à l'endroit de mon éternelle raideur, que ce qui s'est ouvert s'est bien ouvert et que mes mouvements changent. Le centre est à l'origine de tout. Cela pourrait se résumer à éprouver cela. Quelque chose est en train de muter, de s'ouvrir.
La séance s'achève. Je prends tout mon temps pour plier le hakama de mon maître, puis le mien, pour faire le kiai dans le dojo presque vide, pour saluer la calligraphie « Mû » (le rien), et vais prendre le petit-déjeuner avec les autres. Je sors. La semaine commence. La pluie n'a pas d'incidence sur moi. Parce que quelque chose s'est ouvert, parce que l'endroit de la pratique a avancé, parce que le dojo est bien le lieu de mon appartenance, tout comme l'écriture, je décide de reprendre le journal. Je relie.