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Réveil difficile.
J'oscille entre 6h et 6h10 dans un entre-deux mouvant, partagé
entre le désir de se rendormir et celui d'aller au dojo.
Déjà plusieurs jours que le sommeil l'emportait
à chaque fois, que je cédais au sous-entendu «
je suis fatigué » pour m'accorder un espace d'oubli
ou de repos. A 6h08, l'heure était celle-là, je
me lève.
Café et départ dans la foulée, le temps
d'être accueilli dehors par un ciel gris maussade, complètement
contraire à ce que j'attends d'une fin de mai.
Mais la rue déserte, quelle que soit le temps, demeure
belle.
Déjà ça. Voir la rue déserte. Voir
le commencement du jour. Complicité à peine sentie
entre les quelques personnes qui marchent. Un regard, un sourire
entre un homme et moi, lorsque nous regardons la rigole du caniveau
où coule non pas de l'eau mais du lait.
J'arrive au dojo en avance. Bien en avance, comme j'aime à
le faire. Les dix minutes entre 6h20 et 6h30 changent pas mal
la donne.
Dans un cas, le temps n'est pas compté et le dojo lui-même
s'éveille, les tasses pour le café ne sont pas
installées, peu de gens sont là, dans l'autre,
le mouvement est déjà là, et il faut le
rejoindre. La différence compte pour moi. Assister et
initier le début du mouvement, ou le suivre.
La séance est dirigée par mon maître. Je
pratique avec un ancien que j'ai toujours pensé un peu
raide. Nous avons, de fait, une certaine distance entre nous.
Cela a toujours été comme cela. Le ki, sans être
bloqué, n'est pas attiré vers lui, et inversement.
Cela pour dire que la base est toujours différente, en
fonction du partenaire, et que c'est à chaque fois à
partir d'une base nouvelle qu'il faut pratiquer. La force mise
dans les mouvements, la façon de se regarder, la vitesse,
la sensation de la respiration, tout change, à chaque
fois.
J'ai compris cela il y a quelques temps et je m'applique depuis
à sentir sur quelle base nous démarrons.
L'homme que j'ai en face de moi est neutre et légèrement
fermé. Je le suis de même.
Notre rencontre prendra toute la séance mais elle sera
véritable.
Peu à peu, chacun d'entre nous essaye de faire passer
un peu plus. D'abord à partir de soi, être juste,
réaliser la technique correctement, ne pas perdre le centre,
ne pas se raidir, puis vers l'autre, en se permettant de corriger
certains détails de posture.
Le schéma du combat est illusoire. Nous essayons tous
les deux de nous rejoindre inconsciemment.
De moins en moins présent dans les bras. De plus en plus
dans le centre, les hanches, le point de départ de tout
mouvement. Je perds encore ma propre trace. Mais peu à
peu, cela se stabilise, disparaît de moins en moins.
Etrangement, quelque chose devient plus simple. Je mets en veille
volontairement mes bras, ma tête, ma connaissance technique
et laisse le centre diriger. C'est comme si j'abandonnais du
terrain pour ne garder qu'un périmètre, mais un
périmètre que j'investis plus. Comme si j'essayais
de mettre les choses dans l'ordre. Le centre d'abord, le reste
ensuite.
Je réalise à quel point j'ai scindé mon
corps, ignorant le bas, faisant fonctionner la tête à
plein régime, la tête qui elle-même concluait
dans son intelligence que le centre était essentiel.
Et le centre, pendant ce temps, de rester muet.
Ma pratique est plus silencieuse en termes de pensée.
Et là, le centre prend sa place. Mon partenaire m'aide.
Je le corrige sur un mouvement, n'hésitant pas à
entrer plus que de raison pour lui montrer qu'il se doit de me
conduire, c'est-à-dire me mener à entrer là
où il veut que j'entre. Difficile de pratiquer avec un
partenaire qui ne garde pas conscient ce qu'implique sa place
d'attaquant. Mais là, ce n'est pas le cas.
Le temps passe. Nos mouvements se simplifient, dans la marge
qui est la nôtre. Le maître passe, explique quelques
détails très techniques. C'est bien. Il ne nous
corrige pas sur le fond. Nous sommes donc sur la bonne voie.
Et effectivement, nous appliquons ces détails et cela
circule encore mieux. La technique au service de la voie. La
technique pour stabiliser la voie. La technique comme embarcation
lente.
Nous nous rapprochons, c'est la sensation que j'ai.
Le mouvement libre est montré par mon maître en
seiza (position à genoux). Il nous dit de faire comme
nous le souhaitons. Nous choisissons de tenter la seiza également.
Apparemment, la seiza est plus difficile, les mouvements de jambes
se font toujours à genoux, gênant apparemment la
fluidité. Pourtant, la rencontre avec l'homme a lieu là,
d'un côté et de l'autre. La position en seiza, peut-être
parce qu'elle arrivait en fin de séance, nous libère.
Tout à coup, le chemin traversé pendant toute la
séance s'ouvre. Nous pratiquons dans une réelle
proximité, le souffle file, les mouvements de l'un et
de l'autre se rapprochent, s'unifient.
A ma propre surprise, la seiza ne me gêne pas, tel que
je l'avais imaginé. Je ne quitte pas mon centre et c'est
alors une économie de mouvements, une force minime, une
respiration calme.
Nous changeons de partenaire. Je me mets debout et réalise,
l'espace de quelques secondes, avec le partenaire nouveau, une
jeune femme qui me connaît bien et s'amuse souvent à
me coincer à l'endroit de mon éternelle raideur,
que ce qui s'est ouvert s'est bien ouvert et que mes mouvements
changent. Le centre est à l'origine de tout. Cela pourrait
se résumer à éprouver cela. Quelque chose
est en train de muter, de s'ouvrir.
La séance s'achève. Je prends tout mon temps pour
plier le hakama de mon maître, puis le mien, pour faire
le kiai dans le dojo presque vide, pour saluer la calligraphie
« Mû » (le rien), et vais prendre le petit-déjeuner
avec les autres. Je sors. La semaine commence. La pluie n'a pas
d'incidence sur moi. Parce que quelque chose s'est ouvert, parce
que l'endroit de la pratique a avancé, parce que le dojo
est bien le lieu de mon appartenance, tout comme l'écriture,
je décide de reprendre le journal. Je relie. |