Calme
sensation d'appartenance. C'est peut-être de mon corps
que vient cette sensation, et non d'une déduction logique
et rationnelle. Des tunnels de sommeil et de temps éloigné.
Du silence naturel aussi, pas de mots pour décrire, et
pourtant il s'est passé tant de choses en Janvier, la
pratique a continué et là, pendant 10 jours plus
rien, si ce n'est le désir tendu vers là-bas, l'endroit
je pourrais l'appeler, comme dans le texte que je commence à
écrire, l'endroit, c'est à dire le lieu mais l'opposé
de l'envers aussi.
La crainte ce matin de se retrouver à la rue, d'être
dans ce corps hésitant et imbécile finalement,
imbécile de se justifier ou dans la demande incohérente
de faire justifier son existence par les autres. Non. Là
pas de cela. Le corps est là, et même si je sens
qu'il n'est pas détaché de ses amarres, je suis,
il est de toute évidence, stable.
Je sais où est ma maison. Je sais où est ma maison
et pourquoi je ne la quitte pas.
Ce n'est pas en termes de besoin, je ne vais pas là-bas
parce que j'en ai besoin, parce que cela me fait du bien. Non.
J'y vais parce que c'est ma maison là-bas, une maison
à construire chaque jour et c'est cela mon choix, voilà,
ce n'est pas parce que cela me fait du bien mais c'est là
parce que je l'ai décidé, c'est tout.
Je ne sais pas comment je me suis réveillé à
6 heures piles, impossible de me souvenir si le réveil
a sonné ou pas, la fin de la nuit était froide
dehors, plus que d'habitude.
J'arrive au Dojo et c'est un immense soulagement de traverser
ce pont, entre ma vie et cet endroit, ce pont qui me conduit
jusqu'au dojo et qui fait que ma vie et l'endroit sont reliés
et sans séparation c'est un aspect de ma vie comme c'est
un aspect du monde. Je suis soulagé qu'il ne me faille
que cinq minutes à pied pour anéantir cette distance
que les jours ont creusé
Mais il y a un autre éloignement que je crains, c'est
la distance intime, est-ce que ce que j'ai trouvé s'est
dissous avec le temps et l'absence, ou bien suis-je toujours
en marche, et sans recul, sans trop de recul, sans cette habitude
à remettre en question la moindre certitude, histoire
de voir qu'on peut toujours trembler.
Je ne pratique pas avec celui avec qui j'aurai voulu. Qu'importe.
Il me faut dix secondes pour faire le deuil et accueillir l'autre
partenaire. Le jeune garçon est raide, gauche, et dit
« « pardon » quasiment après chaque
mouvement. Je tâche de ne pas perdre le centre, c'est tout
ce que je peux faire, faire aussi pour lui, je ne me lance pas
dans des explications, je laisse celle qui conduit la séance
s'en occuper. Je n'ai pas une maîtrise suffisante pour
expliquer. Je sens, je vois bien sûr, et depuis un certain
temps de plus en plus clairement les endroits qui sont en déséquilibre,
en défaut ou instables. Mais de là à les
corriger, non. Je n'ai pas une maîtrise suffisante. Et
puis parler ne m'apparaît pas très utile pour dire
vraiment la pratique. Echec de la parole, heureusement, échec
de la raison, échec de la transmission autrement qu'à
travers le fait d'éprouver soi-même les choses.
Le temps vide n'était pas un temps vide. Je n'ai pas perdu
ce que je chérissais.
Même si les vertiges, les trous et les doutes m'environnent.
Ce matin, je suis dans ma maison à ma place, et sans presque
trembler. Encore un peu de respiration. Encore un peu de fausses
questions à répondre ou à laisser choir.
Encore un peu de réunion des membres avec le tronc, et
le tronc à la tête, et la tête au coeur, et
l'ensemble réuni dans un même souffle.
Je participe à la démonstration d'une attaque au
couteau. Evidemment, je donne un peu trop. Mon attaque n'est
pas molle ou calme. Elle tente d'être entière. D'où
le tremblement.
Il suffirait d'être.
Mais la chute qui s'ensuit me libère. Je suis un. Je tombe
sans problème, me relève finalement dans le même
mouvement. Je suis un. C'est cette sensation qui me fait admettre
qu'un espace peut être ma maison. Lorsque je sens que je
suis un. Sur le plateau également, cela arrive. Un tout
constitué du mariage de plusieurs unités. Sensation
d'être plein, et en même temps poreux.
La terre. La terre. En ce qui me concerne, j'en reviens toujours
à des problématiques terriennes. Et si ces derniers
temps, je me prépare à la séance en effectuant
des mouvements qui font descendre le centre très bas,
ce n'est pas pour rien. Je sais que chez moi, tout remonte à
la tête. D'où les problèmes à la nuque
et aux épaules. Les mollets se durcissent, et le lien
au sol est coupé. Je sais cela maintenant. Je l'ai découvert
et éprouvé, je travaille maintenant à faire
circuler autrement. Parce qu'une unité retrouvée
dans le corps permet de poser les bases d'autres unités,
celles avec l'espace, avec l'autre, avec l'invisible.
Parce qu'à chaque fois sur le plateau que j'ai pu avoir
la sensation de la justesse, ces instants où l'on sait
que quoi que l'on fera, ce sera juste, à chaque fois cela
est passé par une sensation ancrée dans le ventre
ou plus bas.
La séance passe vite. Je me dit que je vieillis dans cet
endroit, que le rapport au temps s'y négocie autrement.
Chercher à ce qu'il y ait le moins de différences
possible entre mes sensations, mes paroles et mes actes. S'employer
à cette proximité. En être soucieux.
Faire de l'unité éprouvée la base d'un possible
rapport au monde. Mettre cela au travail sans attendre d'être
enfin centré, enfin entier, détaché des
contingences du monde. Je n'y crois pas un seul instant, c'est
un fantasme pour reculer l'échéance de l'action.
Non, tout se joue maintenant. Et maintenant. Et maintenant.
Une discussion avec un acteur il y a une semaine. Il me parle
des conditionnements des comportements. Comment tout cela tend
irrémédiablement vers une conception tragique.
Sous-entendu que notre marge individuelle ou collective est infime,
dérisoires au vu des forces qui nous travaillent, qui
nous ont travaillé et cadrent le moindre de nos gestes,
de nos paroles, de nos liens. Je ne vais pas à l'encontre
de cette conception. Ou plutôt si. Je la comprends intellectuellement
et je peux y souscrire en partie. Ne pas travailler à
créer un espace autre, un espace-temps dans lesquels la
question de la distance, du regard et de l'analyse (ce qui veut
dire dans la plupart des cas la condamnation d'une liberté
possible) se négocie autrement, c'est faire l'impasse
sur une dimension invisible essentielle. Pour cela il faut renoncer
à être et porter le regard sur l'être en même
temps.
A dire vrai, je me fous du conditionnement. Je ne prétends
pas en être dégagé. Je ne prétends
pas l'avoir dépassé. Non. Mais j'ai besoin d'être
au travail. J'ai autre chose à faire en ce moment, et
ces choses me demandent d'être centré. Et je sais
très bien comment le centre advient chez moi. Et comment
il peut m'échapper. Je laisse aux chiens l'exploit de
me juger, comme disait Brel.
Il n'y a pas d'un côté la réalité
poétique et de l'autre la réalité horizontale.
Je suis à l'aube d'un nouveau texte et je me dis. C'est
cela qui est à faire. Constituer une unité qui
contiennent ces deux unités distinctes. Ne plus séparer
parce que ma vie n'est pas faite ainsi. Ma vie est une conjugaison
permanente de verbes contraires. C'est cela qu'il faut faire
entendre.
Ne pas séparer la réalité artistique des
chemins qu'il faut emprunter, parfois de boue, pour y parvenir.
Ne pas séparer mais réunir.
Difficile de considérer que mon corps n'est pas atteint
par cette réalité quotidienne qui fait que mes
projets tiennent grâce à un fil. Que pour la première
fois, j'ai songé à ce que pourrait être l'arrêt
de ce travail, et de comment je pourrai m'en sortir autrement,
et que je n'ai pas trouvé de réponses donc si je
m'arrête aujourd'hui, je ne m'en relèverai pas,
c'est cela que je pense.
Un projet ne peut exister autrement qu'en s'incarnant. La permanence
du dojo me montre à quel point un corps peut être
pérenne, et horizon pour chacun, de par le seul fait qu'il
existe.
Construire des maisons. Peut-être est-ce là le travail
nouveau à entreprendre. |