lundi 23 Janvier 2006

 Calme sensation d'appartenance. C'est peut-être de mon corps que vient cette sensation, et non d'une déduction logique et rationnelle. Des tunnels de sommeil et de temps éloigné.
Du silence naturel aussi, pas de mots pour décrire, et pourtant il s'est passé tant de choses en Janvier, la pratique a continué et là, pendant 10 jours plus rien, si ce n'est le désir tendu vers là-bas, l'endroit je pourrais l'appeler, comme dans le texte que je commence à écrire, l'endroit, c'est à dire le lieu mais l'opposé de l'envers aussi.
La crainte ce matin de se retrouver à la rue, d'être dans ce corps hésitant et imbécile finalement, imbécile de se justifier ou dans la demande incohérente de faire justifier son existence par les autres. Non. Là pas de cela. Le corps est là, et même si je sens qu'il n'est pas détaché de ses amarres, je suis, il est de toute évidence, stable.
Je sais où est ma maison. Je sais où est ma maison et pourquoi je ne la quitte pas.
Ce n'est pas en termes de besoin, je ne vais pas là-bas parce que j'en ai besoin, parce que cela me fait du bien. Non. J'y vais parce que c'est ma maison là-bas, une maison à construire chaque jour et c'est cela mon choix, voilà, ce n'est pas parce que cela me fait du bien mais c'est là parce que je l'ai décidé, c'est tout.
Je ne sais pas comment je me suis réveillé à 6 heures piles, impossible de me souvenir si le réveil a sonné ou pas, la fin de la nuit était froide dehors, plus que d'habitude.
J'arrive au Dojo et c'est un immense soulagement de traverser ce pont, entre ma vie et cet endroit, ce pont qui me conduit jusqu'au dojo et qui fait que ma vie et l'endroit sont reliés et sans séparation c'est un aspect de ma vie comme c'est un aspect du monde. Je suis soulagé qu'il ne me faille que cinq minutes à pied pour anéantir cette distance que les jours ont creusé
Mais il y a un autre éloignement que je crains, c'est la distance intime, est-ce que ce que j'ai trouvé s'est dissous avec le temps et l'absence, ou bien suis-je toujours en marche, et sans recul, sans trop de recul, sans cette habitude à remettre en question la moindre certitude, histoire de voir qu'on peut toujours trembler.
Je ne pratique pas avec celui avec qui j'aurai voulu. Qu'importe. Il me faut dix secondes pour faire le deuil et accueillir l'autre partenaire. Le jeune garçon est raide, gauche, et dit « « pardon » quasiment après chaque mouvement. Je tâche de ne pas perdre le centre, c'est tout ce que je peux faire, faire aussi pour lui, je ne me lance pas dans des explications, je laisse celle qui conduit la séance s'en occuper. Je n'ai pas une maîtrise suffisante pour expliquer. Je sens, je vois bien sûr, et depuis un certain temps de plus en plus clairement les endroits qui sont en déséquilibre, en défaut ou instables. Mais de là à les corriger, non. Je n'ai pas une maîtrise suffisante. Et puis parler ne m'apparaît pas très utile pour dire vraiment la pratique. Echec de la parole, heureusement, échec de la raison, échec de la transmission autrement qu'à travers le fait d'éprouver soi-même les choses.
Le temps vide n'était pas un temps vide. Je n'ai pas perdu ce que je chérissais.
Même si les vertiges, les trous et les doutes m'environnent. Ce matin, je suis dans ma maison à ma place, et sans presque trembler. Encore un peu de respiration. Encore un peu de fausses questions à répondre ou à laisser choir. Encore un peu de réunion des membres avec le tronc, et le tronc à la tête, et la tête au coeur, et l'ensemble réuni dans un même souffle.
Je participe à la démonstration d'une attaque au couteau. Evidemment, je donne un peu trop. Mon attaque n'est pas molle ou calme. Elle tente d'être entière. D'où le tremblement.
Il suffirait d'être.
Mais la chute qui s'ensuit me libère. Je suis un. Je tombe sans problème, me relève finalement dans le même mouvement. Je suis un. C'est cette sensation qui me fait admettre qu'un espace peut être ma maison. Lorsque je sens que je suis un. Sur le plateau également, cela arrive. Un tout constitué du mariage de plusieurs unités. Sensation d'être plein, et en même temps poreux.
La terre. La terre. En ce qui me concerne, j'en reviens toujours à des problématiques terriennes. Et si ces derniers temps, je me prépare à la séance en effectuant des mouvements qui font descendre le centre très bas, ce n'est pas pour rien. Je sais que chez moi, tout remonte à la tête. D'où les problèmes à la nuque et aux épaules. Les mollets se durcissent, et le lien au sol est coupé. Je sais cela maintenant. Je l'ai découvert et éprouvé, je travaille maintenant à faire circuler autrement. Parce qu'une unité retrouvée dans le corps permet de poser les bases d'autres unités, celles avec l'espace, avec l'autre, avec l'invisible.
Parce qu'à chaque fois sur le plateau que j'ai pu avoir la sensation de la justesse, ces instants où l'on sait que quoi que l'on fera, ce sera juste, à chaque fois cela est passé par une sensation ancrée dans le ventre ou plus bas.
La séance passe vite. Je me dit que je vieillis dans cet endroit, que le rapport au temps s'y négocie autrement. Chercher à ce qu'il y ait le moins de différences possible entre mes sensations, mes paroles et mes actes. S'employer à cette proximité. En être soucieux.
Faire de l'unité éprouvée la base d'un possible rapport au monde. Mettre cela au travail sans attendre d'être enfin centré, enfin entier, détaché des contingences du monde. Je n'y crois pas un seul instant, c'est un fantasme pour reculer l'échéance de l'action. Non, tout se joue maintenant. Et maintenant. Et maintenant.
Une discussion avec un acteur il y a une semaine. Il me parle des conditionnements des comportements. Comment tout cela tend irrémédiablement vers une conception tragique. Sous-entendu que notre marge individuelle ou collective est infime, dérisoires au vu des forces qui nous travaillent, qui nous ont travaillé et cadrent le moindre de nos gestes, de nos paroles, de nos liens. Je ne vais pas à l'encontre de cette conception. Ou plutôt si. Je la comprends intellectuellement et je peux y souscrire en partie. Ne pas travailler à créer un espace autre, un espace-temps dans lesquels la question de la distance, du regard et de l'analyse (ce qui veut dire dans la plupart des cas la condamnation d'une liberté possible) se négocie autrement, c'est faire l'impasse sur une dimension invisible essentielle. Pour cela il faut renoncer à être et porter le regard sur l'être en même temps.
A dire vrai, je me fous du conditionnement. Je ne prétends pas en être dégagé. Je ne prétends pas l'avoir dépassé. Non. Mais j'ai besoin d'être au travail. J'ai autre chose à faire en ce moment, et ces choses me demandent d'être centré. Et je sais très bien comment le centre advient chez moi. Et comment il peut m'échapper. Je laisse aux chiens l'exploit de me juger, comme disait Brel.
Il n'y a pas d'un côté la réalité poétique et de l'autre la réalité horizontale.
Je suis à l'aube d'un nouveau texte et je me dis. C'est cela qui est à faire. Constituer une unité qui contiennent ces deux unités distinctes. Ne plus séparer parce que ma vie n'est pas faite ainsi. Ma vie est une conjugaison permanente de verbes contraires. C'est cela qu'il faut faire entendre.
Ne pas séparer la réalité artistique des chemins qu'il faut emprunter, parfois de boue, pour y parvenir. Ne pas séparer mais réunir.
Difficile de considérer que mon corps n'est pas atteint par cette réalité quotidienne qui fait que mes projets tiennent grâce à un fil. Que pour la première fois, j'ai songé à ce que pourrait être l'arrêt de ce travail, et de comment je pourrai m'en sortir autrement, et que je n'ai pas trouvé de réponses donc si je m'arrête aujourd'hui, je ne m'en relèverai pas, c'est cela que je pense.
Un projet ne peut exister autrement qu'en s'incarnant. La permanence du dojo me montre à quel point un corps peut être pérenne, et horizon pour chacun, de par le seul fait qu'il existe.
Construire des maisons. Peut-être est-ce là le travail nouveau à entreprendre.