Lundi 21 Novembre 2005

 

Dehors à 6H10. Le froid est saisissant.
Je n'éclaire pas la cour qui me mène dans la rue, je marche avec les seules lumières de la nuit.
Etoiles sur le déclin, lune. Et comme des sables de nuages au ciel, exactement les mêmes formes que le sable.
J'arrive trop tôt, à 6H15, le dojo n'est pas encore ouvert. Je vais prendre un café à côté, le temps de voir un autre visage de la ville à cette heure. Les gens se préparent à aller au travail. Tout le monde est accoudé au zinc. On les sent déjà prêts, les épaules tendues. Je ne m'attarde pas.
Le dojo est ouvert.
Mon maître est là, avec d'autres. Il repart en milieu de semaine. Cela fait longtemps que je n'ai pratiqué en sa présence, en dehors des stages.
Il y a aujourd'hui une dizaine de personnes. Pas plus. J'aime bien sentir le dojo peu habité, l'espace à moitié vide. L'endroit devient pauvre, beau de sa pauvreté. Je vois les corps différemment. J'aime cette constance de la pratique. Quel que soit le nombre, le temps, la présence ou l'absence du maître, la pratique a lieu. Comme une déclinaison de l'espace et des êtres qui ne s'arrête pas. Qui révèle à chaque fois un nouvel aspect, un nouveau relief. Je sais bien pourquoi cet endroit est devenu un centre.
La séance d'aujourd'hui me montre que le dojo n'est pas et ne peut pas être un espace idéalisé, dans lequel la fusion est permanente, sans heurts, dans un cur de ciel pur immanent. Mon maître l'avait dit une fois; il ne s'agit pas d'une serre mais d'un champ en plein air. Alors oui, il y a des fois où ça ne colle pas avec le partenaire. Humainement parlant. C'est le cas ce matin.
Je connais ma partenaire depuis des années, elle fait partie des anciens. Je n'ai pas de proximité immédiate avec elle. Elle non plus je suppose. Mais habituellement, ces considérations glissent pour ainsi dire au cours de la pratique. Aujourd'hui non. Il y a quelque chose de rêche dans sa manière de m'expliquer, d'essayer de me faire comprendre le mouvement ou l'impulsion. Quelque chose ne passe pas. Je ne l'entends pas. Elle insiste. Et je n'arrive pas à me détacher d'elle, suffisamment pour la retrouver.
Le premier mouvement ou solfège se passe bien, comme c'est le cas depuis un moment, avec tous mes partenaires. Mais la suite se bloque progressivement. Plus elle m'explique, moins j'y suis. Le Ki ne passe pas entre nous, je m'énerve progressivement, à la fois contre moi et contre elle. La question ne se pose pas en termes de raison ou tort. Je sais qu'elle a raison. Mais la manière prédispose le mouvement, bien plus que la parole. C'est une situation assez inédite. Je n'arrive pas à trouver la légèreté, l'être avec. Je ne trouve aucune ouverture, ni dans ses mouvements, ni sur son visage, ses mots ou son attitude.
Mon maître intervient , me précise un mouvement de coupe sur une saisie de poignet. Il me saisit le poignet droit. Je force encore, comme pour tenter de me dégager. « Il faut y être encore moins ». J'arrive péniblement à exécuter la technique ; il me saisit le poignet gauche, j'y arrive aussitôt; il sourit et repart.
Je me sais en ce moment à la lisière. Je sais que tout est là et rien en même temps. Je penche d'un côté et de l'autre. Cette instabilité à se reposer sur un sol me place dans une sensibilité accrue. C'est parce que je sais et je sens que tout cela n'est pas loin que je m'énerve d'autant plus quand cela se ferme aussi violemment.
Pratiquer avec des personnes qu'on ne sent pas pose la question de l'amplitude dont on est capable. Il faudrait parvenir, sans nier l'absence d'affinités avec la personne, à englober la relation dans un tout plus vaste, le temps de la pratique. C'est un peu cela que nous cherchons tous les deux au fur et à mesure que la séance se poursuit.
Si j'avais été très clair, je n'aurais pas pratiqué avec elle, dès le début. C'est une solution facile. Là, je peux dire sans aucun doute que la séance a été dure. Mais pas sans mouvement. J'ai cherché à ne pas me laisser enfermer dans cet énervement, ou dans un respect de « l'ancien » qui m'amènerait finalement à nier la justesse de ce que je sens. Je cherche dans chaque mouvement, dans chaque chute et chaque technique à faire circuler la respiration. Avec plus ou moins de succès. Mais au final, c'est ce qui fait que la séance, bon an mal an, est supportable.
La relation humaine trace elle-même les limites de la pratique. Heureusement. C'est encore une fois un révélateur. On ne peut pas faire semblant d'être en accord avec celui ou celle dont on ne se sent pas proche. L'équilibre à trouver, c'est à la fois ne pas refuser ce que sa sensibilité énonce et en même temps, ne pas s'immobiliser sur une certitude d'impossibilité.
Le dernier mouvement ensemble se passe relativement bien. J'ai l'impression d'avoir déposé un certain nombre de choses au sol, qui, sans changer mon inclinaison vis-à-vis du partenaire, m'allègent réellement.
Après la séance, je vais saluer ma partenaire pour plier son hakama (jupe noire que portent les aikidokas. Dans notre dojo, c'est à chacun d'estimer le moment où il sera prêt à porter le hakama. A l'inverse d'un système de grades, c'est sa propre sensibilité qui doit guider le pratiquant pour savoir quand le moment est venu).
Je vais plier son hakama non pas par respect aveugle, mais parce qu'il y a eu du mouvement entre nous. Même infime. Mais je veux me raccrocher à cela. Et cela dépasse complètement l'idée de sympathie. C'est plutôt une question personnelle. Qu'est-ce que tu veux garder ?
J'ai choisi d'écrire après chaque séance, de laisser la pratique parler d'elle-même en me plaçant dans la position de témoin sensible. Une séance comme aujourd'hui est difficile. Qu'est-ce qu'il faut retenir ? Les nuages pareils au sable ? L'absence de proximité flagrante avec ma partenaire? La main du maître sur le poignet gauche, le mouvement qui s'ensuit et son sourire ?
Je ne sais pas où la pratique me mène. Je ne sais pas si je la traverse justement. Je la traverse. C'est tout. L'ignorance est peut-être une condition nécessaire à l'apparition des choses.