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La séance de ce matin était
désirée et attendue. Aussi je me réveille
trois ou quatre fois avant 6 heures.
Dehors, c'est la pluie froide. Aucune incidence.
Un de mes meilleurs amis a accepté mon invitation et vient
découvrir le dojo avec moi.
Je n'ai pas d'inquiétude, j'espère que cela se
passera bien pour lui.
Nous avons prévu de pratiquer ensemble, mais au moment
du choix du partenaire, un ancien me fait un petit sourire, et
je le laisse pratiquer avec mon ami.
C'est très bien ainsi.
Pour ma part, je pratique avec une jeune femme. Je me souviens
d'elle. Nous avons pratiqué, il y a quelques mois et je
me rappelle avoir été profondément touché
par le mélange d'abandon et de présence qu'elle
dégageait.
C'est un plaisir de me retrouver face à elle. Et même
si le solfège qui marque le départ de notre pratique
n'est pas aussi limpide que la dernière fois, peu à
peu, nous trouvons un terrain commun.
Avec elle je m'aperçois encore à quel point le
postulat de l'affrontement est un paravent, qui cache un paysage
autrement plus beau.
L'attaque glisse. Une rafale de vent. Après vient l'entrée.
Et c'est de la nature de cette entrée que dépend
la technique et la circulation du ki.
On peut rompre ou conduire.
Je m'aperçois que je sens le plus quand j'ai une sensation
de proximité intime au partenaire.
Ca n'a rien à voir avec du sentiment. Rien à voir
non plus avec une proximité seulement physique. C'est
autre chose. C'est comme si l'entrée permettait de connaître
intuitivement et immédiatement quelque chose du partenaire
et de l'harmoniser avec quelque chose de soi.
Une façon d'être ensemble qui ne fonctionne pas
selon les frontières que nous avons appris à construire.
A l'instant d'entrer, on choisit inconsciemment jusqu'où
on est prêt à aller et le partenaire en fait de
même sans s'en apercevoir. Cette proximité est un
chemin possible que l'on peut tout à fait rater. On peut
s'en tenir à une suite de mouvements et de torsions sur
les articulations. Ce n'est pas Aïkido. Ca n'a rien à
voir.
Qu'est-ce qu'il y a au-delà de la posture du combat ?
Qu'est-ce qu'il y a au-delà du mouvement bien exécuté
? Qu'est-ce que je vais chercher quand j'entre après avoir
détourné l'attaque ? Si j'entre pour attaquer à
mon tour, la transformation et à plus forte raison la
fusion est impossible. Si j'entre pour attaquer, c'est une question
de pouvoir, de dualisme bien tranché, celui qui l'emporte
celui qui échoue. Ce n'est pas cela.
J'ai toujours imaginé qu'il y avait autre chose. Maintenant,
il me semble l'éprouver, commencer à peine à
l'éprouver et peut-être, à le faire éprouver
à d'autres.
On ne peut conduire ce que l'on ne sent pas. Ou alors, il s'agit
d'automatismes désincarnés.
Je sais faire cela. Je l'ai fait pendant des années. Je
le ferai encore.
Mais ce matin, je m'aperçois que le mouvement est coloré
par ce que nous y déposons. Comme si le mouvement de ma
partenaire me parlait d'elle. Je le sais déjà.
Etre sur les tatamis, c'est être dévoilé.
Mais aujourd'hui, cela me paraît simplement beau. Simple.
Avec nos maladresses comme de simples reliefs nécessaires
à toute constitution de paysage.
Je joue tout en restant très concentré, je me permets
de poser des questions, de prendre la décision de ralentir
le mouvement pour ne pas forcer, et puis à certains moments,
de suivre le souffle et d'accélérer avec elle.
Cette proximité me fascine. Parce qu'elle désarme,
dans tous les sens du terme, sans pour autant blesser.
Je vois bien comment j'ai pu être dans la compréhension
ou la séduction de la voie pour ce qu'elle ouvre comme
horizons, sans pour autant la mettre sérieusement au travail.
C'est toujours simple de trouver de la beauté. Mais la
construire, la faire vivre, la faire circuler, c'est autre chose.
Là se pose la question du choix.
Pourquoi entrer alors que l'attaque a été détournée.
Mon ami me sourit après
la séance. Je sais déjà ce que nous allons
nous dire. Je sais que le croisement s'est fait, alors que nous
n'avons pas pratiqué ensemble. Heureusement.
Il a fait sa propre découverte. Il a éprouvé
et compris ce qu'il peut trouver ici. Et je n'ai pas à
l'encourager. Au contraire. Je l'ai abandonné au bon moment.
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