Lundi 5 Décembre 2005
« Ne jamais rien relâcher
et pourtant laisser faire ».
Il est 7 heures. La séance a commencé depuis 5 minutes.
La pratique respiratoire se déroule toujours de la même
manière. C'est la même succession de mouvements,
issus à la fois de l'Aïkido et du Katsugen Undo, qui
ont été rassemblés par Maître Tsuda.
A force de les répéter, on ne pense plus, on réalise.
Mais on n'est pas à l'abri de l'évidemment qui accompagne
toute habitude.
Mon maître l'a remarqué, ce matin. Il stoppe la séance
à peine commencée et nous parle.
Il dit l'exact endroit d'immobilité que peut créer
l'habitude. Et puis le danger de croire qu'il suffit de laisser
faire, tout, toujours, sans jamais engager son énergie
dans une direction précise.
C'est vrai que, dans une pratique qualifiée de «
non-faire », la pente est glissante. Il est facile de confondre
l'effacement nécessaire à la vraie présence
avec une sorte de résignation passive qui fait alors traverser
ou même subir les techniques.
Ses paroles me touchent, car elles me ramènent au fondement
de la pratique, qu'elle soit martiale, ou artistique. Paradoxalement,
on ne peut atteindre la légèreté sans être
dans une vraie densité des choses. Et dans une vrai clarté
de son désir au présent.
Dont acte. Dont acte. Dont acte.
C'est cela que j'entends. Ne pas laisser la pratique se reproduire
sans s'y engager pleinement.
Traquer toute forme de résignation. Traquer l'abandon qui
n'en est pas un, traquer le nivellement par le bas pour justifier
de l'inadéquation. Assez. Assez.
Mon maître a senti cela, ce risque de faux-semblant. Il
le dit face à nous, avec une vraie conviction qui ne peut
que réanimer ou aiguiser la nôtre. Je suis surpris
qu'il ait trouvé l'endroit vide, pour le nommer aussitôt.
Et en même temps, il suffit qu'il le dise pour que je m'aperçoive
qu'il a raison. Pour que rétrospectivement, les dernières
semaines m'apparaissent décalées par rapport à
ce nécessaire engagement sans lequel aucun mouvement, aucune
technique, aucune écriture n'est possible.
Je le sais. Le moment d'une création est pour moi un temps
dans lequel la détermination est pleine. Sans quoi, pas
de subtilités possibles, pas d'horizon possible, pas de
rencontres mais des croisements plus ou moins habiles. Je le sens
à chaque fois. Je peux savoir le devenir d'un travail simplement
en étant attentif à mon état de corps.
Mon maître cesse de parler en nous fait reprendre le mouvement
de Kiai. Ce mouvement part du centre et passe par la voix. Les
voix sortent autrement. Moins fortes mais plus denses. La séance
se poursuit. Je pratique avec un « ancien » que je
ne connais pas bien. Je ne peux pas forcer avec lui, ne serait-ce
que parce qu'il est deux fois plus épais que moi. Je suis
les intuitions qui me sont apparues au cours des dernières
séances, je suis ce que les paroles du maître ont
réactivées en moi. Et cela se passe bien. Je parviens
rapidement à laisser de côté la force des
bras pour me concentrer sur le centre et la respiration. La pratique
n'a rien à voir ainsi. On passe dans un autre plan, un
autre filtre qui se fonde sur la sensation et un certain arrondi.
A l'opposé des à-coups. De la soif de comprendre
coupé de la soif de sentir.
Nous pratiquons agréablement et j'ai la sensation que la
voie qui se dessine ne peut pas se perdre à moins que je
ne le veuille. A moins que je ne le veuille.
Bien sûr certaines techniques sont encore en manque. Des
détails au vu de la présence.
Là, il n'y a plus l'apparition éphémère,
une fois, du ki et de la fusion de sensibilité, qui repartent
aussitôt. Aujourd'hui, c'est un terrain de travail, une
base.
Bien sûr que la volonté doit à un moment disparaître.
Mais confondre cet effacement avec l'abandon d'un jaillissement
nécessaire peut conduire à s'immobiliser soi-même.
Je sors rapidement du dojo après la séance. Je sais
que je ne vais pas voir ma fille pendant plusieurs jours. Je rentre
à la maison pour l'emmener à l'école. Je
la veux laisser poser ses empreintes sur l'argile de la journée
tout ce qu'il y a de quotidien tout ce qu'il y a qui échappe
au quotidien.
« Tostaky » de Noir Désir, que j'écoute
en écrivant semble me dire la même chose. Ne pas
laisser s'échapper le présent. « Combien à
attendre ? Combien à attendre ? » dit la chanson.
Il n'y a rien à attendre. Bertrand Cantat a lui-même
donné la réponse à sa propre question dans
un poème fleuve d'une heure « Nous n'avons fait que
fuir » :
« La vie est partout et la vie est nulle part. ».
J'apprends des problèmes de faisabilité importants
vis-à-vis de « la plénitude des cendres ».
Un obstacle de plus. Allez, j'y suis. Voyons voir les chemins
de traverse de ces réalités.