LE REGARD DE SILVA
LES LARMES DE SAKURABA

 

Si je ne devais garder que deux moments, deux images dans la jeune histoire de combat-libre, je ne choisirais pas d'images d'affrontements.
Pas de combats, pas de K.O, pas de soumission.
Non. Si je ne devais garder que deux images, je ne garderais qu'un regard, et des larmes.
Le regard de Wanderlei Silva. Les larmes Kazushi Sakuraba.
La détermination du guerrier avant l'assaut. Le naufrage de la défaite après l'assaut.
Comme deux extrêmes, opposés et pourtant indissociables du bushido, la voie du guerrier.
Wanderley Silva. Kazushi Sakuraba. Deux icônes du combat libre. Deux styles de combat contraires qui ont écrit parmi les plus belles pages de l'histoire du mma.
Wanderley Silva tout d'abord. Parce qu'il y a dans sa présence et sa façon de combattre quelque chose que les autres n'ont pas. Une densité. Une force. Une détermination.
Wanderley dit à propos du ring : « C'est un endroit sérieux. On ne joue pas ici.» Non. Wanderley ne joue pas. Jamais. C'est peut-être pour cela d'ailleurs que sa présence est fascinante. Il me rappelle Tyson.
Revoyez l'entrée de Silva au Pride Dynamite. Revoyez l'entrée de Tyson lors de son second affrontement face à Franck Bruno. C'est bien plus qu'une ressemblance. C'est de la consanguinité.
Le regard de Silva ne témoigne pas d'un sentiment mais plutôt de quelque chose qui s'est mis en marche, à l'intérieur, et qui ne peut être arrêté tant que le combat n'est pas achevé, dans un sens ou dans l'autre.
Interrogé à propos des risques de dommages lors des affrontements de combat libre, Silva a dit, je crois, « Il y a pire que de mourir en faisant quelque chose que l'on aime». Et s'il ne l'a pas dit, alors je lui prête volontiers cette phrase. (C'est d'ailleurs là qu'on remarque la légende, elle va au-delà des actes et des paroles de l'homme qui l'incarne.)
Dans le Hagakuré, livre du XVIIème siècle autour de l'éthique samouraï, Jocho Yamamoto écrivait : « La voie du samouraï, c'est la mort ».
D'un point de vue simpliste, on pourrait entendre cette phrase comme un appel au meurtre ou au suicide. Mais c'est tout l'inverse. Le samouraï tel que le définit Yamamoto, n'est pas celui qui veut mourir, ni même veut celui qui veut tuer, mais plutôt celui qui a appris à ne pas craindre la confrontation à la mort. La différence est considérable.
Cela veut dire qu'en toutes choses, le samouraï est prêt à aller jusqu'au bout, sans aucune peur, et que sa détermination est telle qu'elle va au-delà de l'idée de défaite ou de victoire.
C'est peut-être de là que vient cette qualité de regard chez Silva.
Je me plais à croire qu'à l'instant du regard, c'est cela que comprennent ses adversaires.
Et c'est de là que vient leur trouble.
Kazushi Sakuraba est à l'exact opposé de Wanderlei. Ne serait-ce déjà que dans son attitude. Quand on voit son visage, sa manière d'entrer sur le ring, il ne ressemble pas à un combattant. Il a l'air plutôt gentil, un peu paumé. On a l'impression de quelqu'un qui s'est perdu dans les couloirs et qui se retrouve sur le ring, faute de trouver une place assise dans les gradins.
Bien sûr, tout cela est un leurre. Mais Kazushi Sakuraba est ainsi. Décalé en permanence.
Là où Silva se tend tout entier vers la confrontation, Sakuraba choisit de la tourner en dérision. Il dédramatise. Il joue. Se moque de lui-même. Et en se moquant de lui-même, il nous permet de rire là où nous ne pensions pas que le rire était possible. Sa stratégie n'est pas moins intéressante et pas moins efficace que celle de Silva. Elle est simplement son contraire.
Comme le regard de Wanderlei, les entrées de Sakuraba font partie de sa légende. Qui d'autre que lui oserait se présenter à l'entrée du ring en pyjama, ou déguisé en Mario Bros. Qui d'autre que lui, au cur même d'un combat, aurait la distance et l'humour pour enlever tranquillement le pantalon de son adversaire ou lui donner une fessée devant vingt mille personnes. L'arrogance de Royce Gracie en a frais les frais.
Sakuraba a fait de sa légèreté une force. Car chez lui, la désinvolture se conjugue avec une technique et une efficacité hors du commun. Là où Silva est un combattant fait pour la percussion frontale, Sakuraba est fait pour la ruse, la fluidité. Il faut le voir mettre en échec les Gracie au sol comme debout, il faut voir sa rapidité, son sens de l'improvisation, son sens tactique pour comprendre qu'il s'agit d'un combattant exceptionnel et surtout, libre face au péril.
C'est peut-être là que Sakuraba est touchant. Parce qu'il continue de plaisanter avec un danger qu'il a traversé à maintes reprises et qui l'a frappé de plein fouet jusque dans son corps. Sakuraba demeure au-delà de ses blessures. Il est touchant dans ses défaites. Parce qu'on le voit fragile, cassé, désespéré et qu'il ne le cache pas. Parce qu'après la seconde défaite contre Silva, il fond en larmes en jurant qu'il s'entraînera plus, mais on sait très bien que Silva l'emportera à chaque fois, et Saku n'en est que plus beau dans sa fragilité.
Le public japonais l'a compris en soutenant son champion jusque dans ses revers les plus spectaculaires. Ce n'est pas tant le résultat qui compte que l'attitude face à la défaite ou la victoire. Sakuraba en interview le disait d'ailleurs. On lui avait posé la question. Est-ce que perdre avait été un choc. Il répond : « Gagner ou perdre, c'est de toute façon un choc. »
Là encore, la figure du pitre pour Saku, comme celle de la brute épaisse pour Silva disparaissent et nous mettent face à une véritable profondeur humaine; (n'en déplaise aux détracteurs du MMA qui aimeraient figer cette discipline dans un cliché du combat de rue).

La première véritable défaite de Sakuraba lui a été donnée par Silva, lors d'un premier affrontement d'une violence rare. Je me suis dit en voyant ce combat que c'était bien, bien que les choses se passent ainsi, et que seule une légende pouvait en défaire une autre.
Les deux affrontements suivants entre eux témoignaient à chaque fois d'une supériorité accrue de Silva sur son adversaire. Silva asseyait son règne. Sakuraba a trouvé en la personne de Wanderlei sa Némesis, son contraire, son vainqueur.
Les organisateurs ont même voulu aller plus loin en organisant un Silva-Sakuraba IV à l'occasion du Pride Shockwave. Cela ne paraissait pas rationnel. Pas sérieux. Pas équilibré. Mais au plus j'y repensais, au plus l'idée d'un quatrième affrontement me séduisait.
Ce qu'avaient décidé les organisateurs du Pride, ce n'était pas de faire un combat de plus, c'était de mettre en scène ces deux guerriers, ces deux légendes du combat libre dans un affrontement éternel, reproductible à l'infini.
Seulement voilà.
Peu de temps avant l'évènement, Sakuraba est contraint de déclarer forfait pour des raisons médicales. Silva-Sakuraba IV n'aura pas lieu.
Je me souviens d'une image. D'une photo. Celle de la conférence de presse annoncant le forfait. Sakuraba se tient à côté de Takada, son mentor. Takada tient à la main une radio, probablement celle du dos ou des côtes de Saku. Sakuraba a le visage grave et lisse, dans son costume sombre. Je me suis dit en voyant cette photo que Sakuraba était un costume de deuil. Le sien propre. Celui de sa propre carrière. Celui des affrontements légendaires avec les Gracie. Celui des défaites glorieuses face à Silva. Celui des entrées surréalistes. Celui enfin d'une liberté indécente avec laquelle l'homme avait survolé le free-fight pendant des années. Il était trop tard. A présent, Sakuraba voyait son corps déjà pas mal abîmé foutre carrément le camp et l'empêcher d'achever dignement sa carrière, comme un combattant , fidèle au Bushido. Cette photo ressemblait à une épitaphe.
Deuxième évènement: A l'occasion du même Pride Shockwave, Silva est opposé en remplacement de Sakuraba à Mark Hunt, et perd pour la première fois depuis quatre ans. Contre un poids lourd me direz-vous, ancien roi du K-1, peut-être le plus solide encaisseur du circuit. N'empêche.
Silva a perdu au Pride et de fait, comme Cro Cop en 2003 lors de sa première et magnifique défaite face à Nogueira, quelque chose a changé irrémédiablement. L'aura de Silva a changé. Momentanément, je l'espère. Mais l'expression de son visage à l'annonce de la décision des juges et lors de la conférence d'après-match m'a troublé. Fermé. Silencieux. Profondément choqué.
A dire vrai, je l'étais aussi, comme je le fus lors du première défaite de Tyson, par K.O, à Tokyo, dix ans plus tôt. Cette ville portait la poisse à mes idoles.
On a beau le savoir, ce n'est décidément pas facile de voir les rois redevenir des hommes.

Plus tard, je me suis dit qu'étrangement, Kazushi Sakuraba était arrivé à la victoire. De la manière la plus décalée, Sakuraba avait réussi à vaincre Silva. Par son forfait. C'était son absence qui avait emmené Wanderlei à sa première défaite au Pride, en mettant sur son chemin Mark Hunt. Finalement, même sans se combattre, ces deux guerriers restaient liés et continuaient l'affrontement.

Aujourd'hui nous sommes aux portes du Pride Grand Prix Middleweight 2005.
Silva et Sakuraba en font partie. Ils sont là. Comme si le temps n'avait pas de prise sur eux. Il sont là, prêts à se retrouver face-à-face et à écrire un nouveau chapitre de leur relation.
Je ne pense pas que la défaite va amoindrir Wanderley. Loin de là. Mais il existe toujours le risque que ce revers ait ouvert une brèche en lui. Cette situation de vaincu est nouvelle; elle met Silva au pied du mur avant même d'avoir combattu. A présent, il doit régner ou chuter. Quoi qu'il arrive, ce sera spectaculaire.
Quand à Sakuraba, j'aimerai le voir une dernière fois libre sur un ring, affranchi de ses blessures, désinvolte et capable de transformer les guerriers les plus durs en simples Big Jim aux articulations trop fragiles.
J'aimerais le voir l'emporter encore une fois car il le mérite. Et même si la défaite l'attendait, je ne doute pas qu'il saura réussir sa sortie.
Et puis, qui sait, peut-être que ce quatrième affrontement arrivera enfin.
Peut-être verrons-nous ces deux contraires se combattre une ultime fois.
Peut-être verrons-nous encore ce regard, et ces larmes.
Yan Allegret
Avril 2005

photo: Wanderley Silva, Paris. Mai 2005.