« There is something to
be learned from a rainstorm »
ou « L'attitude pendant l'orage »
Mon maître d'Aïkido,
à l'occasion d'une de ses conférences, écrivait
sur une grande feuille fixée sur un chevalet.
Sans un mot, il dessinait un quadrillage. D'abord petit. Puis
peu à peu, s'étendant sur toute la surface de la
feuille. Patiemment il traçait les traits. Noirs. Epais.
Bientôt, la feuille ne fut qu'un gigantesque damier, rempli
de centaines de cases blanches. Il nous regarda et dit : «
Voilà la société ».
Je regardai les centaines de carrés. Ils étaient
sensiblement identiques, même si les tracés parfois
n'étaient pas d'une droiture parfaite. Chaque carré
était à la fois le même et un autre. Je savais
que ce dessin était exact, mais je n'aimais pas à
ce qu'on me rappelle ce type de vérité.
« La société pour exister a besoin de mettre
les gens dans des cases. Elle a besoin et cherche constamment
à les contrôler, à les rendre bénéfique
pour elle-même. Ce n'est ni bien ni mal, c'est la nature
même de la société. Chaque être doit
être cadré et servir à quelque chose. On s'aperçoit
de cela progressivement. Dès qu'on sort de l'enfance.»
Je me rappelai des premières fois où j'avais eu
à gérer ces contraintes. Des discours qu'on m'avait
tenus sur la nécessité de faire du social dans le
théâtre. Ou de la légèreté.
Ou de faire des spectacles qui soient abordables pour les gens.
Quelque chose, effectivement, m'enjoignait d'être immédiatement
utile, immédiatement compréhensible. Cela supposait
de moi un langage et une attitude particulière, horizontale,
en bref inoffensive.
J'admirais le contraire chez Ysé, ma fille d'un an et demi.
Une liberté associale et amoureuse qui la faisait aller
vers les gens dans les rues, leur sourire et leur parler d'une
manière dont j'étais depuis bien des années
incapable.
« On se dit je suis dans une case. Et cela ne me plaît
pas. Alors on essaye de casser le cadre dans lequel on est. Soit
pour en prendre un autre. Soit pour augmenter son espace. Soit
pour chercher quelque chose au-delà du cadre. Mais l'affrontement
est alors nécessaire, inévitable, avec la société.
Et on ne pense pas que les murs soient aussi solides. Donc on
tape. On peut taper comme cela pendant des années. Et ne
plus penser à autre chose qu'au combat, qu'à la
guerre. Ce n'est pas sans danger. »
Il m'arrivait souvent de définir mon travail comme un combat,
une guerre. Même si j'étais incapable de nommer mon
ennemi, je savais que ce que j'écrivais, ce que je jouais,
ce que je mettais en scène allait naturellement à
contre courant du modèle dominant. Celui qui voulait le
théâtre comme une gigantesque entreprise de distraction,
d'oubli, de consolation ou je ne sais quoi d'autre. Je n'avais
pas voulu le combat. Il s'était présenté
à moi et je l'avais accepté. La lutte m'avait donné
des forces et avait nourri mon travail. Mais depuis quelque temps,
je sentais aussi qu'elle m'empêchait de voir autre chose.
« Il arrive que l'on puisse casser une paroi de sa case.
Oui. Ca arrive. A la limite, on a gagné un peu d'espace.
Même s'il a fallu prendre la place de quelqu'un d'autre
pour cela. Mais on s'aperçoit vite que le cadre n'a pas
vraiment bougé, et qu'il y a devant nous, une autre paroi.
C'est sans fin. On retourne au combat. »
Je pensai à ce modèle du marché prédominant
aujourd'hui. Cette idée d'excellence. Que seuls les meilleurs
seront gardés. Jusque dans les shows télé,
seuls les meilleurs seront gardés. Cet encouragement à
être carnassier. A considérer l'autre comme un concurrent.
Je ne pouvais pas nier que cet état d'esprit me travaillait
moi aussi, comme tous les autres.
« Ou bien on se rétracte parce qu'on n'a plus envie
de combattre. Parce qu'on est trop blessé. Alors les parois
se rétrécissent avec nous. »
Je me rappelai de tous ces moments où j'avais décrété
mon échec, où j'avais refusé de me battre
par dépit, où je m'étais recroquevillé
sur moi-même, sans peur, sans tristesse, juste parce que
j'avais décidé que j'étais fatigué.
Cela me guettait toujours. A vrai dire, je sentais cela chez tout
le monde. Cet équilibre précaire entre la volonté
de se battre et le simple désir de laisser tomber et de
s'endormir.
« Enfin, on peut aussi décider d'accepter le cadre
et l'on vit en ayant la sensation de subir. Ne faire que cela.
Exister en ayant toujours l'impression de subir. Oui. C'est possible
de vivre comme cela. »
Mon maître resta silencieux. Nous le restâmes aussi,
concentrés que nous étions à chercher une
solution au problème apparemment insoluble que ce simple
dessin avait posé. Là, sur la feuille, c'était
ma vie, nos vies, nos contraintes, nos limites, nos horizons cloîtrés
et nos espoirs qui tentaient de se débattre.
Sans un mot, le maître prit son feutre et le posa au milieu
d'une case. Lentement, il décolla la pointe du feutre et
la fit tracer dans l'air un trait imaginaire, dans la perpendiculaire
à la feuille. Il rajoutait un troisième axe à
son dessin. Une dimension jusqu'à présent invisible.
Nous étions rivés à la feuille. Rivés
aux traits. Obsédés par le quadrillage. Et voilà
qu'un simple trait invisible ouvrait tout.
« Voilà. Je ne suis pas sorti du cadre, mais j'ai
ouvert une autre dimension. D'un côté et de l'autre.
»
Il fit le tour du chevalet et nous fit la même démonstration,
traçant un autre trait imaginaire, derrière la feuille.
Je commençai à sourire. Ce dessin me rappelait certains
instants d'écriture, de jeu, de plateau, d'ateliers, certains
moments de grâce où l'évidence d'un texte,
d'un geste, d'une lumière éclairait le travail et
faisait se dissoudre toutes les questions et les doutes.
Le lien se faisait. Il n'y avait pas à s'inquiéter
ou a se morfondre. Mais juste savoir dans quelle direction marcher.
« Il ne s'agit pas de casser le cadre. Il ne s'agit pas
non plus de l'abandonner, car nous vivons que nous voulions ou
non dans une société dont nous avons besoin. Non,
il s'agit plutôt d'ouvrir. De découvrir un champ,
un espace où la société n'a pas prise. Là
où on peut être avec les autres, pour un temps, sans
armes, sans armures. Là où, si l'on a le courage
d'y aller, on découvre finalement qu'on est fondamentalement
libre. »
La conférence s'acheva. Le maître posa son feutre
sur le chevalet et sortit calmement, un léger sourire sur
le visage. Tout le monde quitta peu à peu les tatamis pour
aller déjeuner dans la pièce à côté.
Avant de sortir, je jetai un dernier regard sur le chevalet. Le
quadrillage était toujours là, mais je ne pouvais
plus le voir sans voir aussitôt cette dimension invisible
qui le mettait en perspective.
A mes yeux, l'art comme l'Aïkido ne pouvaient pas être
destinés à travailler dans des champs du visible
ou à remplir des fonctions que la société
leur aurait préalablement défini. Non, ils demeuraient
dans un espace autre, mouvant, qui ne se révélait
qu'au fur et à mesure à ceux qui allaient vers lui.
Et c'était très bien comme cela.
En marchant sur le chemin pour aller
en répétition, une phrase d'Igmar Bergman me revint
en tête : « Je souhaite que quelqu'un ou quelque chose
me touche assez fort pour que je devienne réel. Je n'arrête
pas de me répéter : pourvu qu'un jour je sois réellement.
Etre réellement, ce serait pour moi qu'une joie soit une
joie et surtout qu'une douleur ait le droit d'être une douleur.
Le réel, ce n'est peut-être pas du tout ce que je
me représente. Peut-être que tout simplement, cela
n'existe pas. Peut-être que cela n'existe que comme un désir.
»
Yan ALLEGRET
Septembre 2004 |