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Introduction Je suis parti au Japon en Juin 2006, dans le cadre de la Villa Kujoyama, avec le désir d'écrire un texte autour de la notion du combat et de la relation existante entre le théâtre et les disciplines d'affrontement. Très vite, mon voyage m'a permis de me confronter à cet aspect de la culture japonaise, mais aussi à d'autres qui se sont révélés fondateurs dans mon parcours. Particulièrement ceux du vide et du rêve. Comme chaque fois, le travail est apparu là où je ne l'attendais pas. Entre Juillet et Août 2006, j'ai écrit la première ébauche d'un texte théâtral, « Hanamichi », dans lequel ces trois axes, le combat, le vide et le rêve se côtoient et se répondent. En Septembre 2006, à l'invitation
d'Oriza Hirata, directeur de la compagnie Seinendan et du théâtre
Agora, j'ai dirigé un workshop avec 9 acteurs japonais
autour d'une première version du texte, traduite en japonais.
Les acteurs et moi étant majoritairement de la même
génération, nous avons immédiatement partagé
les mêmes questions quant au travail théâtral
et au désir d'en ouvrir certains cadres. Le workshop a permis de poser les
bases et les axes d'une future création théâtrale. Le 20 Septembre 2006, à l'invitation de l'Institut français du Kansai, une performance issue de ce travail a été créée; « Hajime no Hanamichi, ou le premier sentier des fleurs», avec une des actrices du workshop. La forme du solo a ouvert d'autres portes et nous a permis d'éprouver nos outils dans une autre perspective, complémentaire à celle du workshop. A ces occasions, mes rencontres avec le compositeur et créateur sonore Fabrice Planquette, résident à la Villa Kujoyama ainsi que le traducteur Shintaro Fujii, ont marqué le début de collaborations qui prendront forme dans la suite du projet. Enfin, en avril 2007, je suis retourné au Japon, à l'invitation de l'Institut français du Kansai. J'ai réalisé à cette occasion une série photographique autour du projet Hanamichi, avec un modèle féminin japonais. Ces photos ont ouvert un nouveau pan du projet qui fonctionne comme entité distincte, de la même manière que le spectacle ou la performance. A moyen terme, la suite du projet se présente comme suit: - Création du spectacle"Hanamichi"
à Tokyo en Juillet 2008, projet théâtral
réunissant un collectif de 7 acteurs japonais, un metteur
en scène français, un compositeur français,
un dramaturge français, une interprète et assistante
à la mise en scène japonaise ainsi qu'un traducteur
japonais.
Y.A. A PROPOS DU TEXTE
Juillet 2006. Après un mois de séjour
au Japon, je me suis isolé à Nagoya pendant deux
semaines, dans une chambre d'hôtel vide de type japonais,
à l'occasion du tournoi de sumo annuel. Deux textes m'accompagnaient :
Le Kojiki tout d'abord, récit fondateur de la mythologie
shinto. Il avait été l'une de mes premières
portes d'entrée dans la culture japonaise. J'en avais
gardé un imaginaire toujours mouvant, dans lequel hommes,
animaux, dieux et forces de la nature demeuraient intimement
mêlés, la terre étant envisagée comme
un carrefour de forces. Un autre texte m'avait intéressé : « Le vide, le rien et l'abîme », article écrit par Liliane Silburn, traitant des différentes étapes de vide dans le cheminement spirituel. S'étant appuyée sur les écrits des grands mystiques bouddhistes, chrétiens et musulmans, Liliane Silburn avait dégagé dix grands mouvements dans le chemin de la conscience dans lesquelles se succèdent plénitude et dépouillement, pertes, doutes et approfondissement, jusqu'à la dernière ouverture Avant même d'écrire, je savais qu'il serait question d'un cheminement. Je décidai donc de noter sur un morceau de papier les dix étapes dont parlait l'article, et partait pour Nagoya. Que ce soit dans ma pratique artistique ou ma pratique martiale, la question du vide était prédéterminante. (ne serait-ce que le rapport à la page blanche, ou la question de savoir d'où jaillissent les mots écrits). Le parallèle fût immédiat pour moi. Et lorsque je vis la chambre vide, de type japonais, où j'allais résider, avec seulement dix tatamis de paille, mon attirance s'accentua. Je commençai à écrire autour de ce vide-là. Peu à peu, c'est ma propre expérience d'isolement qui devint la matière même de l'écriture. Je notai mon propre cheminement dans la solitude, mes doutes, l'empêchement ou au contraire le jaillissement de l'écriture, je tentai de décrire les changements que le vide opérait en moi, comment le corps y réagissait, ce qui tombait et ce qui se révélait peu à peu. Je filmais mes sommeils, notais mes rêves, acceptant de fait d'être en quelque sorte le premier « gibier » de l'écriture. Dès le départ, je
pris le parti de ne pas formaliser la parole au travers de «
personnages ». Je raisonnai en termes de flux de paroles,
de résonances, d'échos et d'apparitions. Exactement
comme dans un rêve, où les différentes figures
qui se manifestent se trouvent à un endroit médian
où elle possèdent à la fois leur propre
voix mais sont également la voix du rêveur. J'estimais pour ma part qu'il résidait
dans cette épure et ce choix une essence même de
mon travail d'écrivain de théâtre. J'étais
là pour écrire de la parole, rien d'autre. Peu à peu, la matière autobiographique se détacha de moi. Ayant pris soin de me considérer comme simple réservoir de matière humaine et non comme sujet identifié, je pus façonner peu à peu à travers l'écriture, une figure anonyme, sans âge ni sexe déterminé, qui pouvait être reconnue comme le narrateur « je » du texte. A ce moment-là, une nouvelle liberté apparût dans l'écriture et d'autres figures apparurent, comme des satellites, gravitant autour de la première. Figures humaines, animales ou inconnues, elles permirent d'ouvrir d'autres champs pour la parole, que ce soit celui de l'enfance, du lien amoureux ou du combat. En approfondissant le travail, la différence entre le terrain du rêve et celui du réel commença à s'estomper. Ma lecture du Kojiki m'avait aiguillé sur cette voie et je lâchai peu à peu toute velléité de réalisme. J'écrivis des rêves, en décrivis d'autres que j'avais fait la nuit précédente, fis parler les morts, écrivis la naissance du monde depuis ma chambre vide, fis tomber le toit de la chambre, fis tomber la pluie dedans, inversai les rôles, mêlai la chair et la pierre, invitai les animaux et les enfants dans les décombres. Ce qui m'intéressait, c'était d'essayer de toucher du doigt la même clarté et la même complexité que celles des rêves. Approcher notre envers en quelque sorte. Mon désir était clair. Ecrire un texte qui puisse être à la hauteur d'un rêve ; ouvert, mouvant, apparemment chaotique, mais sous-tendu par les forces les plus essentielles de l'humain. Les questions du vide et du trajet spirituel m'amenèrent vers une dimension sacrée du cheminement, hors de tout référent religieux, comme une métaphore même du mouvement de la vie au travers des vies. Rapport au temps. Passage entre les générations avec la présence récurrente d'un enfant. Question de l'amour et de la mort mêlées. Comme si un au-delà du combat, de la solitude et du vide commençait lentement à se faire jour. En organisant tous les éléments épars, je construisis le trajet qu'emprunta la figure du narateur/narratrice en m'inspirant des dix étapes de traversée du vide qu'avait défini Liliane Silburn. Il fallut trouver la forme de chaque étape, adapter et voir comment le cheminement de l'écriture répondait à cette structure. Que ce soit dans ma propre expérience ou dans l'écriture, il me semblait que l'isolement conduisait non pas à une séparation, mais bien à une redécouverte. Le vide et le trajet solitaire permettaient un face à face avec les forces de vie et de mort, tout en conduisant lentement vers une ré-apparition du monde, transfiguré. Après deux semaines, je quittai la chambre vide de Nagoya pour poursuivre mon propre trajet, en me donnant environ un an pour finir le texte. J'avais posé les germes, il me fallait à présent lui laisser le temps de croître en moi, hors de moi, avant de le terminer. Je choisis enfin le titre : «
Hanamichi » Y.A. Décembre 2006
NOTE DE MISE EN SCENE
Deux éléments issus du texte m'ont accompagné pour définir les modalités de mise en scène de « Hanamichi » : - Le caractère mouvant,
changeant et imprévisible du rêve. Comment maintenir
ouvert et vivant cette vibration sur le plateau. Comment faire
du plateau un espace qui fonctionnerait selon les mêmes
règles que le rêve. En réponse à ces
questionnements, j'ai décidé que contrairement
à d'autres travaux et d'autres spectacles dans lesquels
nous cheminions peu à peu du vide vers une forme fixée,
une partition reproductible, j'allais garder ouverte une part
importante du travail. Ma première réponse vis-à-vis du rêve était celle-là. Il fallait que le plateau demeure pour les acteurs comme un espace inconnu, imprévisible et mouvant, à l'instar du rêve. Le lien entre l'acteur et le plateau conditionnant une grande partie de la représentation, j'ai souhaité maintenir entre eux une forme d'affût, d'imprévisibilité. Le premier travail pour l'acteur était donc celui-là. Etre capable d'entrer sur le plateau comme dans un espace où l'on sait que quelque chose va advenir, advenir à travers soi, sans que l'on sache ce que cela va être. Je considère l'acteur comme écrivain de l'espace, du temps, du lien invisible et de la parole. J'ai choisi de placer les acteurs eux-mêmes dans la même position que celle de l'écrivain, face au vide, et leur permettre d'écrire par eux-mêmes un chemin à travers ce texte, au moyen d'un certain nombre d'outils. C'est à cela que le public allait assister. A l'apparition d'une écriture, d'une langue, à travers un texte, un espace et des corps. Pour permettre ce saut dans le
vide, j'ai construit un cadre, suffisamment protecteur et souple,
pour que les acteurs puissent être entièrement tendus
vers le présent, sans avoir à gérer des
contraintes inutiles. Les règles du jeu initiales sont : - Le plateau vide est le commencement. Les acteurs sont à l'extérieur de la scène et pourront revenir à cet état « neutre » chaque fois qu'ils en sentiront la nécessité. - L'acteur dispose pour agir sur le plateau de six outils (parole, rapport au vide, chant, écriture, apparition ou rapport à la chair). Un seul outil est utilisé à la fois. Chaque proposition doit être portée jusqu'à son terme, avant de pouvoir soit changer d'outil, soit revenir à l'état « neutre » hors plateau. - Chaque action, chaque entrée ou sortie est guidée par la seule sensibilité de l'acteur. C'est à lui de jauger le moment, la manière et l'outil qu'il choisira d'utiliser. Les propositions se font toujours en lien avec le texte qui est en train d'être dit. Il s'agit d'un travail de résonances, d'écho, de lien. Jamais d'illustration. Pas d'impunité. L'acteur est placé à une place de responsabilité vis-à-vis de son intuition. - Toute proposition faite sur le plateau est instantanément acceptée par les autres acteurs, le groupe étant alors en charge de l'amplifier, la faire résonner, l'emmener jusqu'à son aboutissement. Un maillage entre les présences et les outils se construit, de plus en plus subtil. - Tout le travail se fait dans la conscience du lien au public. Ce dernier est partenaire de jeu en tant qu'adresse, témoin, double potentiel ou figure muette et collective. Comme si le groupe sur le plateau était l'envers du miroir dans lequel se reflète le groupe des spectateurs. Le travail sur l'écoute a été déterminant. Ecoute de soi, écoute du silence, du groupe, du public. Il faut être à même de sentir ce qui s'ouvre sur le plateau, être capable de proposer l'accélération lorsque le mouvement majoritaire est le ralentissement, savoir se retirer, savoir entrer ou jaillir, être à l'écoute en permanence de quelque chose qui est là, toujours là que ce soit en soi ou sur le plateau, à l'état de potentiel. Je n'accorde aucune valeur intrinsèque à l'aléatoire. Pas plus que j'en accorde à une forme fixe. De ce point de vue, le spectacle à venir utilisera aussi bien l'écriture en direct que la reproduction de scènes. Simplement, chaque soir, nous accepterons de remettre en question la justesse des matériaux utilisés. Ce sera un travail de choix permanent, donc de conscience, de responsabilité. Il faut voir où ça
circule, là où ça peut circuler et surtout
comment ça peut circuler. On se trouve alors à l'orée d'un autre rapport avec la scène, d'un autre rapport avec le public dans lequel, peu à peu, à partir du vide, une invisible liberté se met à circuler, ouvrant un champ dans lequel les deux groupes, l'un avec son imaginaire, l'autre dans son lien au plateau, se mettent à écrire ensemble. Y.A
![]() Etre la voix principale de la
parole. Travail d'échos.
![]() J'ai encouragé les acteurs
à faire l'expérience du vide plutôt qu'à
le jouer. Pour cela, je leur ai proposé de se mettre à
un endroit de l'espace, de fermer les yeux et de laisser le vide
advenir de lui-même. Pas de limite de temps. Pas d'explication
à donner. Le texte traitant du rapport au vide, nous devions
lui faire face sur le plateau et dans le corps de chacun. ![]() L'outil du chant permettait aux
acteurs d'entrer en écho musicalement avec le texte. ![]() De la même manière
que l'outil de l'écho, j'ai donné la possibilité
aux acteurs d'écrire des mots, des phrases du texte sur
des grandes feuilles de papier collées aux murs et au
sol. ![]() Un grand nombre de figures traversent
le texte « Hanamichi ».
Le texte « Hanamichi »
parle d'un rapport au corps et comment, dans la solitude d'une
chambre, lentement corps et âme se relient.
Un vidéoprojecteur est présent
hors scène, manipulé en direct. La surface de projection
est l'espace dans son ensemble, avec les corps qui l'habitent.
Certains temps de projections vidéo et certains emplacements
de l'image seront fixés, en relation avec le texte ou
les acteurs.
SOMMEILS ![]() J'ai commencé à écrire
Hanamichi la nuit, dans une chambre vide, à Nagoya. ![]() Plan fixe de 20 minutes. Coucher
de soleil sur les montagnes de Kyoto.
Les matières de la chambre
dans laquelle l'écriture a commencé constituent
la base de la scénogaphie : ![]() L'intégralité du
texte a été enregistrée en voix-off par
les acteurs. Nous nous sommes servis de ces voix pour construire
des dialogues avec la parole du présent, amorcer un travail
d'écho, de répétition du même texte.
La voix enregistrée ne prend jamais le pas sur la voix
vivante, mais elle aide à construire un dialogue entre
présence et absence, visible et invisible. Le sentier des fleurs Yan ALLEGRET MATSUNO Kanako ABE Kentaro HIRATA Yoko HYODO Kumi KAWASUMI Nahoko MATSUDA Hiroko TADA Junnosuke TEMMYO Ruriko En cours Fabrice PLANQUETTE FUJII Shintaro (&) So Weiter (Paris) Compagnie Seinendan (Tokyo) Avec le soutien de l'ambassade de France au Japon L'association Beaumarchais Centre National du Livre -
L'écriture du texte «
Hanamichi » a été initiée dans la
cadre d'une résidence de Yan Allegret LE PREMIER SENTIER DES FLEURS Performance ![]() Après le workshop mené en Septembre avec 9 acteurs de la compagnie Seinendan autour du texte « Hanamichi », j'ai reçu l'invitation de l'Institut français du Kansai pour venir présenter mon travail. Il n'était pas possible
et pas souhaitable de travailler avec 9 acteurs dans un espace
aussi réduit que celui de l'Institut. De cette apparente
fragilité est née cependant une évidence. J'ai donc invité une actrice
de ce groupe à me rejoindre et, pendant trois jours, nous
avons imaginé et écrit une forme indépendante,
une partition pour un acteur. Arrivés à l'Institut Français du Kansai, nous avons choisi de recouvrir de papier l'intégralité de l'espace de jeu. Sol, murs, même le piano qui se trouvait là, par hasard, sur le plateau, disparurent en partie sous des laies de papier. La performance « Hajime no Hanamichi ou le premier sentier des fleurs » a été créée le 20 Septembre 2006. La forme solo a répondu à l'intuition initiale qui me disait que ce texte pouvait être interprété par un acteur comme par dix. J'ai réalisé alors
que ce travail n'était qu'un commencement. Comment chaque acteur réagirait par rapport à la même partition. Loin d'être contraignante, la forme écrite allait donner la possibilité à la sensibilité de chacun d'apparaître, par rapport à une forme donnée. L'acteur le plus âgé,
50 ans environ, ne pourrait pas exécuter les mêmes
mouvements que l'actrice initiale, d'à peine 30 ans, formée
à la danse. Tout était à présent clair. Nous devions construire à présent huit autres sentiers, huit trajet de solitude issus de la même matrice qui, à un moment, convergeraient vers la création finale. Yan Allegret
Le Premier Sentier des Fleurs HYODO Kumi MATSUNO Kanako FUJII Shintaro Yan ALLEGRET Fabrice PLANQUETTE
Hanamichi ![]() Dans une chambre vide, j'ai vécu
une solitude radicale, j'ai vécu le manque des êtres
aimés, le doute, mais aussi la découverte d'une
solitude fondatrice, comme un de ces moments d'épreuve
qui font basculer une vie dans un sens ou dans l'autre. Le texte racontait l'expérience du vide et comment une figure anonyme nue, placée dans une solitude initiale, dans une chambre, cheminant dans une forme d'absence, allait parcourir un long voyage immobile, qui l'amènerait de sa séparation d'avec le monde jusqu'à sa redécouverte. De retour au Japon huit mois plus
tard, j'ai souhaité faire de cette expérience vécue
la matière d'un autre travail, photographique. Mettre
en abîme ma propre position en proposant à un modèle
féminin de prendre ce vêtement de solitude, de nudité
et d'écriture. La notion d'absence était notre point de départ. Nous avons parlé de fins d'histoires d'amour, de failles dans lesquelles chacun est amené à un moment ou un autre à tomber. La faille étant entendue comme épreuve à traverser, d'où peut naître une force de vie décuplée, et non comme simple chute. J'ai donné le texte au modèle
et l'ai laissé choisir les mots qu'elle s'inscrirait sur
la peau. Ecrire sur sa peau, être à soi-même la feuille blanche, la surface sur laquelle prend corps des mots plus que des phrases, pour dire sur la surface de l'épiderme, quelque chose du mouvement intérieur. « Kaze le vent » « Kukyo Le vide » L'écriture à même la peau a immédiatement renvoyé à un aspect rituel, mettant en jeu, en danger et en perspective le corps, lui-même devenant un point de rencontre entre des forces contraires, celles de l'isolement et de l'ouverture. « Caras le corbeau », symbole du guide dans la mythologie japonaise. « Mû le rien ». Ecrire sur le corps était plus violent qu'écrire sur une feuille. Comme si l'écriture trouvait là son point d'incandescence. Echos du processus du tatouage, de la scarification. Même avec de l'encre, chaque mot, parce qu'il était écrit sur la peau, paraissait plus fort, plus ouvert. Comment, ce corps nu, seul dans
une chambre, appelait un autre corps, absent. L'absence dont
il était question pouvait être celle de l'aimé.
La première goutte d'encre sur la poitrine, à l'endroit
le plus fragile. Accidentellement, des gouttes d'encre ont commencé à couler sur la peau, laissant un sillon sur le corps. Cela m'est apparu comme une autre manière de dire, encore plus simple. Dire, en un trait, quelque chose
d'une vie. Et puis soudain, le mot lui-même
est devenu inutile. On en vient alors à laisser couler
des gouttes d'encre sur sa peau pour dire son être au monde.
Au-delà des larmes. Au-delà des langues. Ce n'est qu'après que j'ai vu que l'isolement initial que j'avais vécu huit mois plus tôt se reflétait dans ces images. La même violence, la même ouverture. Et surtout, le passage d'un matériau humain brut à un acte artistique. L'expérience traversée
devient le terreau du travail et, en changeant de forme, s'émancipe.
D'une certaine manière,
c'est le chemin de tout acte de création que donne à
voir cette série. Etre la feuille blanche, c'est dire qu'on est traversé par le monde tout autant qu'on le traverse. Comment la position juste paraît être celle d'un équilibre instable, incertain, dans lequel nous réécrivons ce que le temps écrit sur nous. Photographier l'acte d'écrire, c'est photographier l'instant du basculement entre la vie et l'art, le point de jonction, de rencontre, de transformation et de transposition. Cheminer dans l'absence jusqu'à
ce qu'elle se déchire et, en se déchirant, devienne
présence. Yan Allegret L'ensemble des photographies est consultable sur
le site www.soweiter.net Contacts |
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